Chartres 2024 : la presse en parle

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Revue de presse du 42e pèlerinage de Pentecôte:

https://www.france-catholique.fr/une-balise-pour-la-jeunesse.html

https://youtu.be/odPzXfSqqKw?si=qi6RVLYxFeKVtIpw

https://www.economiematin.fr/pentecote-record-2024-pelerinage-de-chartres

Pèlerinage de Chartres / Frat : Deux salles. Deux ambiances
Dominique Lang
10–12 minutes

Ils étaient près de 30 000 catholiques à s’être rassemblés pour ce week-end de Pentecôte au Frat ou sur les routes de Chartres. Des rassemblements aux sensibilités parfois bien différentes, qui offrent une analyse intéressante de la pratique de la foi chez les jeunes. Le décryptage de notre journaliste Dominique Lang.

Si vous avez fréquenté les discothèques dans votre jeunesse, vous connaissez peut-être cette expression – « Deux salles. Deux ambiances ». Elle rappelait aux clients que dans un même lieu pouvait être proposées, notamment par une programmation musicale spécifique, deux manières très différentes de faire la fête. Il semble que durant ce week-end de Pentecôte, en France, l’actualité religieuse catholique déclinait, elle aussi, cette possibilité.

D’un côté, en effet, soutenu par un imposant dispositif médiatique – Cnews, C8, Canal +, le pèlerinage traditionaliste vers Chartres a eu droit à une couverture sans précédent. Dès son lancement, samedi matin, à la sortie de la grande messe solennelle, en latin, à l’église Saint-Sulpice, une table ronde en direct donnait la parole à des pèlerins, des organisateurs, des prêtres, des philosophes. Reportages, entretiens, messe de la Pentecôte en direct : un dispositif technique et médiatique digne des JMJ, pour un pèlerinage qui rassemblait 18 000 personnes.

Dans l’autre « salle », sous les grands arbres du centre d’activités des Scouts et Guides de France de Jambville (Yvelines), ce sont plus de 11 500 adolescents, avec leurs accompagnateurs, qui, trois jours durant, se sont retrouvés pour leur Frat, un temps festif, joyeux et priant, lui aussi. Cette aventure, elle, n’a eu droit qu’à la retransmission de la messe de Pentecôte par le Jour du Seigneur, sur la chaîne du service public qui accorde un espace partagé et interreligieux le dimanche matin. Heureusement, les réseaux sociaux ont pris aussi le relais pour couvrir les différents temps de forts de la rencontre.

Musicalement parlant, les deux salles proposaient bien deux ambiances contrastées : ici chants scouts, chapelets et autres mélopées grégoriennes. Là, louanges festives et refrains dynamiques ou méditatifs menés par le groupe Glorious. Idem pour les rituels liturgiques. Sur la route de Chartres, les commentateurs se sont efforcés, à maintes reprises, d’expliquer les détails de la célébration en rite ancien en latin, avec ses fioritures de détails dans les gestes, les attitudes et les costumes. À Jambville, la célébration en français, selon le rite « ordinaire », s’imposait avec simplicité dans le rituel. Tout en se laissant porter par l’énergie de la louange chrétienne des adolescents.
Une pratique « liquide » de la foi catholique

Que dans la société française, si fière de sa laïcité, soient diffusées en direct et en parallèle deux célébrations catholiques pour la même solennité de Pentecôte est déjà à souligner. Le fait que, pour la première fois, la messe en latin, dos au peuple, ait droit à une telle représentation, doit l’être aussi. On sait que du côté des médias conservateurs, la volonté publique de redonner une visibilité plus militante au catholicisme français est crânement assumée. La machine est en route et cette version du pèlerinage de Chartres en est devenu un de ses fers de lance.

On le comprend aussi en écoutant les organisateurs de ce pèlerinage traditionaliste, très fiers de leur succès. Selon l’un d’entre eux, les participants seraient composés d’une moitié de catholiques traditionalistes qui ne fréquentent que des communautés célébrant le rite en latin. D’un bon tiers de catholiques qui peuvent passer d’un rite à un autre sans difficulté. Et le restant étant des personnes qui découvrent aussi bien le pèlerinage que parfois la foi chrétienne. Cette capacité du pèlerinage traditionaliste à rassembler ainsi bien au-delà de ses cercles ordinaires est une dynamique, en effet étonnante, qui mérite d’être soulignée.

Cette originalité témoigne sans doute des profondes recompositions en cours dans le paysage religieux français. Mais elle ne s’analyse pas que dans le langage de la reconquête. Chartres et Jambville évoquent en fait d’abord la réalité d’une pratique bien plus « liquide » de la foi catholique par les jeunes générations catholiques. Ces générations – catéchisées dans les diocèses, éveillées par l’énergie des JMJ, formées par les communautés nouvelles, éduquées parfois dans des écoles privées ou accompagnées par des jeunes congrégations adeptes de la nouvelle évangélisation, confrontées à d’autres pratiques religieuses communautaristes comme chez certains musulmans – ne s’intéressent pas vraiment aux débats théologiques dans l’Église catholique, préférant se concentrer surtout sur l’élan qui traverse tous ces lieux.
Une recherche de racines

Avec d’abord, le désir d’exprimer leur foi vivante comme une bonne nouvelle personnelle qu’ils veulent partager. Ainsi, aussi bien à Chartres qu’à Jambville, c’est cette foi adolescente qui est mise en avant. Les uns avec l’ambition d’évangéliser la société française, les autres pour resserrer les liens dans des milieux souvent mal pratiquants. Dans la société de consommation, d’hypercommunication qui est la leur, tous les moyens semblent bons pour ces jeunes, dans une démarche où le sentiment individualiste côtoie le désir de retrouver un groupe auquel s’identifier.

Il n’est donc pas si étonnant de voir des jeunes cherchant des racines historiques qui les rassurent dans un monde globalisé. C’est sans doute dans ce sens qu’il faut comprendre leur ouverture à la messe en latin, voire leur intérêt pour un rite dont l’histoire reste inaccessible à beaucoup. Un besoin de « transcendance » et de « verticalité », répètent-ils à l’envie, comme le font aussi les clercs qui les encadrent. Mais le risque est grand de tomber dans le piège de cette chrétienté nationaliste – ou ce patriotisme catholique – que les organisateurs du pèlerinage traditionaliste revendiquent haut et fort comme une évidence pour l’avenir.

La pandémie et son confinement ont sans doute ouvert des brèches en ce sens. Les catholiques les plus conservateurs n’en ont-ils pas profité pour braver la République, outrepassant les consignes sanitaires élémentaires pour rappeler que « Dieu est le premier servi » ? D’autres jeunes ont senti, eux, ce vide énorme quand, privés des relations sociales ordinaires, ils se sont retrouvés confinés dans des espaces et des pratiques limitées et sans élan. En mode survie. De quoi donner ensuite le goût des engagements forts et des appels à aller loin.
Une énergie débordante

Le rassemblement de Jambville apporte, heureusement, d’utiles contrechamps. Les 13-15 ans venus pour l’occasion, encadrés par des jeunes de la même génération que ceux qui sont partis à Chartres, sont issus des diocèses d’Île-de-France, dans la grande diversité sociale de ces milieux urbains et semi-ruraux. Un rassemblement bien plus multiculturel que celui de Chartres, indéniablement, rejoignant aussi bien des familles des milieux populaires de banlieues que d’autres représentants de la diversité des mouvements et des aumôneries diocésaines. La célébration d’une dizaine de baptêmes, au milieu de cette foule joyeuse durant la veillée du samedi soir, témoigne d’une vie d’Église vibrante et appelante. Avec une énergie qui ne va pas sans rappeler celle des communautés évangéliques, très actives aussi dans les banlieues parisiennes. Alors qu’à Chartres, le pèlerinage insistait sur l’effort spirituel, la conversion et le retour à une pratique conforme, à Jambville, la proposition insiste sur la rencontre avec le Christ, la grâce de la communion universelle et l’accompagnement attentif aux personnes, au fil de leurs étapes. À côté des grandes célébrations de louange, des temps de confession, d’adoration du Saint sacrement y étaient aussi présentés. Tout en assurant des célébrations accessibles, soignées, où le dialogue entre clercs et laïcs y est assumé naturellement.

Et l’institution catholique dans tout ça? Bien sûr, elle est plus à l’aise au Frat. Rassemblement dont elle en est d’ailleurs à l’origine. La présence de Mgr Rougé et Ulrich en témoigne, entourés de nombreux prêtres et aumôniers. Cette pastorale générationnelle rappelle que, sur le terrain, il se passe encore de belles choses, même si bien des paroisses sont en souffrance. Le défi maintenant est d’aider ces jeunes à aller au bout de l’expérience initiée au Frat, pour assumer comme jeunes adultes une foi solide et enracinée. Un défi d’accompagnement des périphéries humaines cher au pape François. Du côté du pèlerinage de Chartres, la présence de l’institution catholique est plus discrète, comme en deuxième rideau. Certes Mgr Tois, auxiliaire de Paris, était présent à la messe d’ouverture à l’église Saint-Sulpice. Certes le cardinal allemand Muller s’est coulé dans le rituel ancien pour présider la messe de clôture du pèlerinage. Mais la visibilité et l’expression publique étaient celles des prêtres de Saint-Pierre, de la Fraternité missionnaire de la miséricorde divine et autres dominicains ou moines de la sphère traditionaliste. Ceux qui, déjà, sont très présents dans les réseaux scouts les plus classiques et les écoles privées les plus confessionnelles. Ils imposent, de fait, leur agenda qui est celui, clairement assumé, que le temps joue pour eux. Et que la fascination suscitée par le pèlerinage de Chartres lève les tabous anciens, les uns après les autres. On aura reconnu là une stratégie qui ressemble à bien d’autres dans le champ politique français, alors que de toute part les milieux nationalistes semblent récupérer la frustration de citoyens dépités.

Reste, qu’au final, c’est bien la Pentecôte qui a été célébrée à Chartres et à Jambville. Une solennité qui rappelle à chacun comment la première communauté chrétienne s’est laissée travailler par un bruit et un coup de vent inattendus venus du ciel. Cet Esprit saint parle au cœur, dans la langue maternelle de chacun, bien au-delà de nos cultures ou de nos sensibilités. Que l’on soit pèlerin fatigué de la longue marche vers Chartres. Ou adolescent à Jambville, heureux de se savoir simplement aimé de Dieu.

 

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