DE L’ARAMÉEN AU FRANÇAIS- « NOTRE PÈRE »

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Le Notre Père est la prière du Seigneur, celle qu’il nous a apprise à réciter. Elle nous a été transmise par saint Matthieu (6 9-13) et, sous une forme abrégée (cinq demandes au lieu de sept), par saint Luc (112-4 ). Mais il est clair que Notre Seigneur
n’a pas récité cette prière en français, ni en latin, ni même en grec, mais très probablement en hébreu. Quand nous la récitons, il y a donc un problème de traduction. Dans quelle langue devons-nous réciter la prière du Seigneur et selon quelle formule ?

En français, s’offrent à nous deux versions : la formule classique, traditionnelle, avec le vouvoiement ; et la formule nouvelle, avec le tutoiement, que l’Épiscopat français a adoptée en 1966. Après avoir envisagé les données du problème, nous
comparerons ces deux versions et justifierons notre choix dans le cadre du pèlerinage Notre-Dame de Chrétienté.

I LES DONNÉES DU PROBLÈME

1) Les langues en cause
A l’époque de Notre-Seigneur, la langue couramment parlée par les Juifs était l’araméen. Cette langue avait peu à peu supplanté l’hébreu après le retour d’exil à Babylone (598-538 av. J.-C.). Mais l’hébreu restait encore en usage, surtout comme
langue littéraire et religieuse (un peu comme le latin en France et en Italie au début du Moyen Age). On lisait la Bible en hébreu, on priait en hébreu. Notre-Seigneur a donc dû très probablement enseigner sa prière à ses disciples en hébreu. Mais ce texte
original ne nous a pas été conservé, même si les exégètes sont convaincus que saint Matthieu a d’abord écrit son Évangile en hébreu ou en araméen. Hébreu et araméen sont d’ailleurs deux langues sémitiques sœurs, très proches.

Le texte original que nous avons est donc tiré de l’Évangile de saint Matthieu en grec. Le grec était la langue véhiculaire de l’Empire romain (un peu comme l’anglais aujourd’hui) et il est compréhensible que, pour diffuser l’Évangile dans le monde, les
Apôtres aient écrit en grec.

Rapidement aussi l’Évangile et le Notre Père furent traduits en latin, saint Jérôme, vers 400, révisa l’ancienne traduction latine, dite italique, et établit le texte de la Vulgate. Le Pater de la Vulgate est identique au Pater noster que nous connaissons,
à un mot près (la tradition n’ayant pas retenu le changement de saint Jérôme de « quotidianum » en « supersubstantialem »).

Des traductions dans les différentes langues ont toujours été admises. En français, depuis le Moyen Age, il y eut de nombreuses variantes. À partir du XIXème siècle néanmoins, la version classique que nous connaissons s’était imposée. En 1966, en vue
de l’usage dans la liturgie et pour avoir une formule commune avec les protestants et les orthodoxes, l’Épiscopat français a adopté une nouvelle traduction, dite « version œcuménique française« .

2) Les difficultés d’une traduction
Traduire c’est transposer une pensée d’une langue dans une autre langue. Or chaque langue a son génie propre, sa façon particulière d’exprimer une pensée, avec sa syntaxe, sa grammaire, ses tournures, son vocabulaire (un mot d’une langue, souvent,
ne correspond pas exactement à un autre mot d’une autre langue). Certaines expressions sont quasiment intraduisibles. Une traduction impose donc de faire des choix et implique souvent une part de déformation (sans aller jusqu’à dire que traduire
c’est trahir !).
En gros on peut discerner deux façons de traduire (tout en restant fidèle au texte
original) :
– La première est une traduction très littérale, qui cherche à s’écarter le moins possible du mot à mot du texte primitif. Cela a l’avantage d’aider celui qui connaît la langue du texte original à retrouver facilement les tournures, l’expression même de ce texte. Mais pour celui qui ne connaît pas bien la langue de départ, la traduction risque d’être peu claire, voire équivoque ou prêtant à contresens, outre le fait qu’elle est souvent peu élégante. Cette traduction est donc comme un décalque du texte primitif. C’est, semble-t-il, de cette façon que les anciens traducteurs ont transcrit le Notre Père de l’hébreu en grec et du grec en latin.
– La deuxième façon de traduire consiste à transposer le sens du texte de départ en tenant compte des génies différents des deux langues. On cherche donc moins à traduire littéralement qu’à restituer le plus fidèlement possible la pensée de l’auteur, telle qu’on peut la saisir. Cela impose parfois de s’écarter du mot à mot, d’utiliser des tournures différentes, ou d’expliciter une pensée qui n’était que sous-entendue dans le texte original mais qui a besoin d’être précisée pour le lecteur. Evidemment ce genre de traduction comporte le risque de fausser le sens du texte en interprétant mal la pensée de l’auteur. Cela exige donc, avant de traduire, de bien saisir cette pensée d’après les différents contextes. Pour la Bible, il faut donc avoir recours à l’exégèse, à la théologie, à l’analogie de la foi.

II LES DEUX TRADUCTIONS FRANÇAISES

Comparons les deux traductions françaises en cause, l’ancienne et la nouvelle (nous en donnons le texte ci-dessous, en mettant en italiques, dans la nouvelle traduction, les variantes avec l’ancienne, excepté la question du vouvoiement).
1) Vouvoiement ou tutoiement ?
Est-il convenable de tutoyer Dieu ? Notons que ce problème se pose seulement en français, car l’hébreu, le grec et le latin n’ont pas le vouvoiement (en anglais, on vouvoie tout le monde, sauf Dieu pour lequel on utilise traditionnellement un ancien tutoiement : Thou, Thee, Thy).
En français le tutoiement exprime une nuance soit d’intimité, soit de supériorité ou d’égalité, soit de vulgarité. Si l’on comprend donc que certaines personnes vivant dans une intimité profonde avec Dieu puissent employer le tutoiement dans leur
prière, il semble peu convenable de le proposer pour l’ensemble des fidèles et dans la prière publique. Le respect dû à Dieu risque d’en souffrir.
Le tutoiement dans la prière est en effet Hé à une désacralisation, qui a conduit à minimiser la Majesté divine. On a même voulu considérer Jésus comme un camarade, oubliant qu’il était « Maître et Seigneur » (Jn 13 13). Or, comme le dit saint Jean de la Croix, un des premiers bienfaits de la connaissance de soi c’est précisément « un peu plus de respect et de retenue dans les apports de l’âme avec Dieu, comme il est toujours requis quand on s’approche du Très-Haut » (Nuit obscure, L. I, c. 12).
Le cardinal Newman, quant à lui, écrivait : « Les sentiments de crainte et de sacré sont-ils des sentiments chrétiens ou non ? Personne ne peut raisonnablement en douter. Ce sont les sentiments que nous aurions, et à un degré intense, si nous avions la vision du Dieu Souverain. Ce sont les sentiments que nous aurions si nous ‘réalisions’ sa présence. Dans la mesure où nous croyons qu’il est présent, nous devons les avoir. Ne pas les avoir, c’est ne point réaliser, ne point croire qu’il est présent » (cité par le C.E.C., n° 2144).
Une bonne façon d’exprimer notre respect envers la Majesté infinie de Dieu est d’utiliser le vouvoiement. N’est-il pas incongru que l’assemblée des fidèles, pendant la messe, vouvoie le prêtre qui n’est que le ministre du Seigneur (« Et avec votre esprit ») et
tutoie le Seigneur lui-même (« à toi, Père très saint… « ) ? Ajoutons que le vouvoiement n’est nullement incompatible avec une intimité profonde et une tendre dévotion, comme c’est le cas avec le vouvoiement du « Je vous salue Marie ».
2) Les autres points :
a) « arrive » ou « vienne » ?
Le P. Carmignac fait remarquer que le verbe « venir » désigne « un mouvement vers le lieu où l’on se trouve, mais sans préciser la position actuelle de l’être en mouvement », alors que « arriver » marque « un mouvement qui ‘touche à la rive’, qui est en train ‘aboutir à sa destination ».

Or le Règne dont nous demandons qu’il advienne n’est pas seulement le rassemblement des élus qui sera effectué lors du jugement dernier, mais d’abord l’action mystérieuse de la grâce agissant dans le cœur des hommes pour les guider et
les gouverner selon la volonté de Dieu, ce Règne de Dieu déjà inauguré par la venue du Christ et qui doit se développer pour s’épanouir ensuite dans l’éternité.
Le Règne de Dieu se réalise aussi dans l’ordre social par la chrétienté. Le verbe « arriver » exprime donc mieux que « venir » à la fois la proximité de ce Règne « qui est tout proche » et le désir ardent que nous avons de le voir se réaliser.

b) notre pain « de chaque jour » ou « de ce jour »
Ces expressions sont à peu près équivalentes. La seconde insiste sur le fait que c’est le pain d’aujourd’hui que nous demandons, mais elle est quelque peu pléonastique.

c) « comme nous pardonnons aussi« 
Le petit mot « aussi » ajouté dans la nouvelle traduction veut traduire le « kai » qui se trouve dans le texte grec rendu par le « et » en latin (sicut et nos dimittimus…). D’après l’usage du grec, ce mot est à peu près inutile. Le P. Carmignac estime que le texte
hébreu sous-jacent au grec signifiait clairement « comme nous aussi nous pardonnons ».
Le sens est que si nous voulons adresser sincèrement à Dieu notre demande de pardon, nous devons d’abord, nous aussi, pardonner à nos frères, nous réconcilier avec eux. Sinon nous sommes des hypocrites. Le mot « aussi », s’il peut se justifier, est donc mal situé dans la traduction moderne.

d) « ne nous soumets pas à la tentation »
La traduction de cette sixième demande du Pater est celle qui soulève les plus grosses difficultés. En effet si l’on traduit littéralement le texte grec, on obtient à peu près : « Et ne nous introduis pas dans une tentation ». Remarquons que le texte latin est aussi un décalque du texte grec. Or cette traduction littérale soulève de sérieuses difficultés théologiques. En effet Dieu « ne tente personne » (Cf. Jc 113). Il est donc outrageant de supposer qu’il puisse le vouloir, ou, s’il ne le veut pas, de lui demander de ne pas le faire.
Il est vrai que le mot « tentatio » en latin, comme « peirasmos » en grec, peut avoir deux sens. Celui d’ « épreuve », à laquelle Dieu peut nous soumettre. Il faudrait alors comprendre : « Et ne nous fais pas entrer dans l’épreuve » (parce que nous sommes faibles et que nous risquons de tomber). Le deuxième sens est celui de « tentation » proprement dite, c’est-à-dire d’incitation au mal. Nous voyons tout de suite la difficulté théologique de cette deuxième interprétation. Dieu ne peut certainement pas avoir le
désir de nous faire tomber, et nous n’avons pas le droit dans notre prière de lui prêter cette intention.

Sur ce point, l’épître de saint Jacques est très claire. Après nous avoir montré le bienfait de l’épreuve (peirasmos en grec) en Jc 1 2-4 et 1 12, saint Jacques poursuit (en employant le même mot peirasmos, dans le deuxième sens) : « Que nul, quand il est tenté, ne dise : Ma tentation vient de Dieu. Car Dieu ne peut être tenté de faire le mal et ne tente personne. Chacun est tenté par sa propre convoitise, qui l’entraîne et le séduit » (Jc113-14).
On comprend alors que certains aient défendu la première interprétation : « Ne nous fais pas entrer dans l’épreuve ». Mais il est difficile de la retenir. En effet lors de son agonie à Gethsémani, Jésus dit à ses compagnons : « Veillez et priez afin que vous
n’entriez pas en tentation »
(Mt 26 41).Il semble bien que le mot « tentation » désigne ici la tentation proprement dite, et il est difficile que le sens ne soit pas le même dans le Notre Père.
La solution consiste à remarquer que le texte hébreu ou araméen sous-jacent au grec devait contenir le verbe « entrer » à un mode qui n’existe pas dans les langues indo-européennes et qui est donc intraduisible littéralement : le mode causatif. Le sens
serait donc : « Fais que nous n’entrions pas dans la tentation » ou « Ne permets pas que nous entrions dans la tentation ».
C’est d’ailleurs dans ce sens que, dès le IIIème siècle, de nombreux Pères de l’Église ont interprété cette sixième demande du Pater. C’est aussi l’interprétation du Catéchisme du Concile de Trente et celle du Catéchisme de l’Église Catholique :
« Traduire en un seul mot le terme grec est difficile : il signifie ‘ne permets pas d’entrer dans’, ‘ne nous laisse pas succomber à la tentation’  » (C.E.C., n°2846).
La traduction « Ne nous soumets pas à la tentation » est donc pour le moins ambiguë et mauvaise pastoralement. Introduite, semble-t-il, par un anonyme protestant en 1922, elle fut reprise par la Bible de Jérusalem en 1955 et adoptée par la commission
œcuménique chargée d’élaborer la nouvelle version œcuménique du Notre Père. Mais dès 1966 et jusqu’à aujourd’hui encore, elle souleva de fortes objections aussi bien chez les catholiques que chez les protestants et fut loin d’être admise par tous. La
Bible de Segond, utilisée couramment par les protestants francophones, a conservé : « Ne nous laisse pas entrer dans la tentation ». Le Père Raymond Tournay, O.P., exégète renommé, a écrit récemment plusieurs articles pour alerter la hiérarchie sur ce problème :
« Dans un article récent, je rappelai qu’un grand nombre d’évêques, de prêtres et de fidèles, ainsi que des protestants, reprochaient depuis longtemps son ambiguïté à la nouvelle traduction œcuménique (1966) de la sixième demande du Notre Père, ‘Ne nous
soumets pas à la tentation’. Certains la qualifiaient même de quasiment ‘blasphématoire’, si elle voulait dire que Dieu pousse l’homme au péché »
(NRT 120 (1998), p.440).
« J’ai alerté des personnalités sur la nécessité d’une amélioration du texte. Il s’agit d’amener la commission liturgique, compétente en matière de traduction, à prendre les choses en main. Il faut retenir l’attention de Rome sur ce point. « 
« Les jeunes chrétiens ne veulent plus, aujourd’hui, apprendre sans comprendre. Beaucoup s’interrogent sur le paradoxe d’un Dieu tentateur mais salvateur. Pour des raisons pastorales, une révision s’impose ! » (La Croix, 28 déc. 1995).


III QUE FAIRE CONCRÈTEMENT ?
1) Le latin
Une première solution s’offre à nous : réciter le Notre Père en latin. Tout catholique se doit de connaître un minimum de latin, à commencer par la prière du Seigneur, le Pater noster, et l’Ave Maria. Les juifs ont bien- leur langue sacrée, l’hébreu, et les musulmans l’arabe du Coran. Pourquoi pas nous ? Le latin est en effet la langue de l’Eglise romaine depuis les tous premiers siècles. Notre liturgie traditionnelle, qui est en latin, contient le Pater, et en le connaissant nous pouvons
mieux nous y associer.
Ajoutons qu’aujourd’hui où les voyages et les rassemblements internationaux se multiplient, il serait excellent que des catholiques de tous pays puissent réciter ou chanter en commun quelques prières comme le Credo, le Gloria, le Pater, etc. Aux J.
M. J. de Paris en 1997, le Saint-Père a entonné le Pater en latin pendant la messe à laquelle assistaient un million de jeunes de toutes langues et nous avons senti combien le fait de parler une langue commune pouvait nous réunir. Il est donc très
convenable de réciter le Pater sur les routes de Chartres, en alternant par exemple avec la récitation en français.
2) En français
Pour la récitation en commun dans les chapitres, on s’en tiendra à la traduction traditionnelle. Nous avons vu en effet que la nouvelle traduction était gravement défectueuse, au moins sur deux points, le vouvoiement et la sixième demande. De nombreuses voix s’élèvent pour réclamer une révision de la traduction actuelle. Or nous avons précisément par Ecclesia Dei le privilège de pouvoir conserver les traditions liturgiques, disciplinaires et doctrinales de la Tradition latine en usage jusqu’au Concile (1962-1965).
La traduction classique fait partie de nos pédagogies traditionnelles et est très liée à elles. Pour des raisons pastorales très fortes il convient de la conserver. Les pèlerins comprendront que dans un pèlerinage de chrétienté où la liturgie est celle de la Tradition latine, on utilise également la formule traditionnelle du Notre Père.

Pater noster
(Matthieu 6 9-13)

Pater noster, qui es in caelis :
Sanctificétur nomen tuum :
Advéniat regnum tuum :
Fiat voluntas tua,
sicut in caelo, et in terra.
Panem nostrum quotidiànum da nobis hódie :
Et dimitte nobis débita nostra,
sicut et nos dimittimus debitóribus nostris.
Et ne nos inducas in tentatiónem.
Sed libera nos a malo. Amen.

Traduction traditionnelle  
« Version œcuménique française »
Notre Père qui êtes aux cieux,
Que votre nom soit sanctifié,
Que votre règne arrive,
Que votre volonté soit faite
sur la terre comme au ciel.
Donnez-nous aujourd’hui notre pain de
chaque jour (ou ‘quotidien’)
Pardonnez-nous nos offenses,
comme nous pardonnons
à ceux qui nous ont offensés ;
et ne nous laissez pas succomber
à la tentation.
Mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il.
Notre Père qui es aux cieux,
Que ton nom soit sanctifié,
Que ton règne vienne,
Que ta volonté soit faite
sur la terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui notre pain
de ce jour.
Pardonne-nous nos offenses,
comme nous pardonnons aussi
à ceux qui nous ont offensés.
Et ne nous soumets pas
à la tentation.
Mais délivre-nous du Mal. Amen.


FRATERNITÉ SAINT-VINCENT-FERRIER