2006 

homélie Chartres 2006 – mgr breton

 » Vous n’êtes pas des catholiques à part mais des catholiques à part entière  »

Très chers frères,

Je suis particulièrement heureux de me retrouver parmi vous ce soir en ce lieu d’histoire, de lumière et de beauté qui a vu affluer, par millions, depuis sa fondation, des marcheurs de la Foi, des pèlerins de l’Espérance, venus confier à la Sainte Mère de Dieu leurs joies et leurs peines, leurs doutes et leurs projets.

En remerciant Monseigneur Michel PANSARD, évêque de Chartres, de son bienveillant accueil, je partage, au plus profond niveau, votre joie et votre action de grâce en célébrant cette Messe solennelle qui est le couronnement de ce XXIVème pèlerinage de chrétienté.

Vous avez sans doute connu, au cours de ces trois jours, les poids conjugués de la fatigue, de l’inconfort, de vos propres lourdeurs et de celles des autres. Je vous invite à les offrir, par amour, dans l’offrande même du Christ à son Père que représente chaque Eucharistie.

Je prie de tout cœur avec vous pour que ce pèlerinage porte maintenant du fruit, qu’il soit l’occasion d’un authentique retournement du cœur, d’une volonté accrue de suivre plus généreusement le Christ, d’une prise de conscience, pour un certain nombre je l’espère, d’un appel plus radical à se donner, à tout donner à Dieu dans la vie sacerdotale ou religieuse.

« Aimer, c’est tout donner ». Cette parole de sainte Thérèse, thème de votre pèlerinage, vous a accompagnés, depuis samedi, dans vos temps de réflexion, de prière et d’adoration. Je souhaite qu’elle reste désormais pour vous tous, quels que soient votre âge, votre condition, où que vous en soyez sur le chemin de la Foi, le moteur de votre existence, un phare qui pourra vous guider tout au long de ce pèlerinage terrestre, qui ne prendra fin qu’à l’heure du grand passage, de la suprême et définitive rencontre.

Ne rejoint-elle pas aussi cette parole de Jésus en saint Jean : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » ?

Les vies sont faites pour être données ; les vies qui ne se donnent pas se laissent prendre par le futile, le facile, le superficiel et l’immédiat. L’amour, qui est toute notre vocation, n’est pas d’abord un dynamisme personnel chrétiens, nous devons aimer comme Dieu. Non seulement à son exemple, mais par notre participation à sa propre vie. Je vous renvoie à ce sujet aux paroles scintillantes de notre Pape Benoît XVI qui, dans son Encyclique « Dieu est Amour », en développe à la manière d’une véritable symphonie les différentes dimensions et les inépuisables retombées dans nos existences. Monseigneur Michel Pansard vient d’ailleurs d’y faire largement allusion dans son mot d’accueil.

La charité est, en effet, une perfusion d’Esprit saint. Si donc « Dieu est amour », il n’est pas vrai d’inverser la phrase en disant que « notre amour est forcément divin », comme l’a fait un athée du siècle dernier. De fait, dans notre monde contemporain, le mot « amour » recouvre n’importe quoi, du sublime au plus sordide. Sachons accueillir la charité sans imposer à Dieu nos tendancieuses définitions et nos douteuses pratiques. II existe d’ailleurs un critère infaillible : être capable de pardonner « soixante-dix fois sept fois », ce qui n’a rien d’instinctif.

Dans cet amour reçu et rendu, il nous faut demeurer, mot cher à saint Jean. Demeurer, cela veut dire durer, mais sans que cela nous coûte, sans que cela devienne de l’endurance. Or, que de vies chrétiennes sont superficielles et intermittentes, et à propos desquelles Jésus a dit un jour, en songeant aux croyants fantasques : « Ce sont les hommes d’un moment » ! Demeurer, cela signifie aussi habiter, vivre à demeure, de telle manière que la charité soit notre véritable domicile, malgré toutes nos errances. Nous ne devrions jamais sortir de Dieu malgré la quantité et la diversité de nos occupations car, disait Vincent de Paul à ses filles, tiraillées entre l’oraison et le service des pauvres « ce n’est pas quitter Dieu que de quitter Dieu pour Dieu ». Sortir de la prière fripé, frileux et maussade, c’est sûrement avoir mal prié en se repliant sur soi-même.

Rendre l’amour reçu, ce n’est pas multiplier les « Seigneur ! Seigneur ! » à en perdre le souffle : c’est faire la volonté de Dieu, c’est exécuter de son mieux ce qui est à faire ; car mieux vaut un imparfait qui est fait qu’un plus-que- parfait qui pourrait être éventuellement fait. La petite Thérèse le disait magnifiquement : « À l’extase, je préfère la monotonie du sacrifice ».  Alors, la volonté divine devient autre chose qu’un précepte pesant, qu’une corvée odieuse : « Aime et fais ce que tu veux », disait saint Augustin.

Dans ce commandement de l’amour, Jésus insiste sur la nécessité de la joie. C’est seulement, en effet, avec la joie au cœur que nous serons capables du plus grand amour : donner notre vie pour ceux que nous aimons, et même pour ceux que nous n’aimons pas spontanément. Car aimer, c’est offrir et non pas prendre ; c’est sortir de soi et non tout rapporter à soi. N’est-ce pas ainsi que le Père nous chérit : par l’oblation coûteuse de son Fils unique ? Et que ce Fils nous montre sa tendresse : par le don de son Corps eucharistique ? Alors, de serviteurs, nous devenons amis. Ce n’est pas Dieu qui nous réduit à l’état de serviteurs, c’est nous qui préférons lui accorder quelques prestations limitées plutôt que de succomber au risque de l’amour fou. Car c’est la tiédeur consentie et cultivée qui rend esclave ; et c’est l’amour fou qui libère.

Si cette règle de l’amour librement et généreusement donné doit être celle de tout chrétien loyal et cohérent avec sa foi dans toute situation ici-bas, elle est appelée à prendre une signification particulièrement importante et féconde dans la vie familiale et la vie sacerdotale. Deux points qui me semblent maintenant importants à développer devant vous.

À plusieurs reprises, l’Église parle de la famille comme d’une « Église domestique », une Église miniature. Comment pouvons-nous le comprendre ? La famille est d’abord un lieu ecclésial en raison de son fondement sacramentel. Elle est inaugurée par le sacrement du mariage, qui unit les époux, elle se développe dans la pratique régulière de la Réconciliation et de l’Eucharistie. Elle suscite de nouveaux baptisés et confirmés. Elle est le terreau où germent les vocations sacerdotales. Elle accompagne ses membres âgés ou malades dans leurs épreuves.

Elle est aussi une église domestique parce qu’elle est une cellule dans laquelle sont assumées les trois grandes caractéristiques de l’être chrétien. Au moment de son Baptême, le chrétien est configuré au Christ, « prêtre, prophète et roi », par la marque du saint-chrême. Sa vie reçoit alors un caractère sacerdotal, un caractère prophétique et un caractère royal.

La famille est une communauté sacerdotale dans la mesure où elle est communauté de prière et de louange commune rendue à Dieu. Elle est une communauté prophétique dans la mesure où elle est éclairée par la parole de Dieu, reçue ensemble et annoncée par le témoignage de la vie quotidienne. Elle est une communauté royale dans la mesure où elle prend sa part de la mission de l’Église pour la transformation du monde. La famille est ainsi le premier lieu de l’expérience de la vie ecclésiale.

Quelle est alors la mission de la famille chrétienne ?

La famille est le lieu de la première initiation chrétienne. L’apprentissage de la prière et de la charité au quotidien doit se réaliser dès la petite enfance dans le sein de la famille. D’autre part, la famille doit être le creuset de l’expérience des éléments constitutifs de l’amour, tels que Dieu nous les a révélés : la fidélité et la miséricorde.

L’expérience de la fidélité se fait dans la famille, car l’amour que se vouent les membres d’une famille n’est pas un simple attrait, un simple désir, ni même une sympathie ou une estime pour les qualités personnelles de chacun. Les liens qui unissent les membres d’une même famille ne sont pas suscités par l’admiration ou l’intérêt. Ils résultent d’un pacte d’alliance, qui dépasse ce que chacun y apporte et ce que chacun en reçoit.

C’est dire que, lorsque l’expérience familiale se délite, lorsque l’amour familial n’est plus fidèle et quand il refuse de pardonner, c’est la possibilité même d’imaginer l’amour de Dieu pour nous qui disparaît. Ceux qui sont victimes de ces faillites de l’amour deviennent comme des handicapés du cœur.

Vous voyez que la mission chrétienne des familles est un vaste chantier. La grâce du sacrement du mariage, renouvelée par la Réconciliation et soutenue par l’Eucharistie, n’est pas de trop pour mener à bien l’aventure des parents.

Par ailleurs, si la parole de sainte Thérèse « Aimer, c’est tout donner » trouve un heureux accomplissement dans l’ordre du mariage et de la fondation d’un foyer, elle revêt un surcroît de fécondité dans la vocation sacerdotale et religieuse.

Si la vie consacrée est indispensable pour la sanctification et l’apostolat missionnaire de l’Église, ces intendants des mystères divins que sont les prêtres sont irremplaçables comme pasteurs selon le coeur de Dieu. Le Seigneur appelle donc, pour les besoins de Son Église, aujourd’hui autant qu’hier, des jeunes à être témoins passionnés de cet amour donné par Dieu en Son Fils. Rappelons-nous ce que Sa Sainteté le Pape Jean-Paul II disait au cours de son premier séjour parmi nous « Jeunes de France, c’est l’heure plus que jamais de travailler main dans la main à la civilisation de l’amour… quel chantier gigantesque mais quelle tâche enthousiasmante… ! Je crois de toutes mes forces que beaucoup parmi vous sont capables de risquer ce don total au Christ et à leurs frères, de toutes leurs puissances d’aimer. Vous comprenez parfaitement que je veux parler de la vocation au sacerdoce et à la vie religieuse. Vos villes et vos villages de France attendent des ministres au cour brûlant pour annonce l’évangile, célébrer l’Eucharistie, réconcilier les pécheurs avec Dieu et avec leurs frères…» (1er juin 1980 au Parc des Princes).

Oui, Dieu « qui montre aux égarés la lumière de Sa vérité » (oraison du lundi de la 3eme semaine de Pâques) ne cesse d’appeler pour le service de Son Église. Le contexte actuel de société dans lequel nous vivons ne donne malheureusement pas toujours aux jeunes de notre temps les moyens d’une réponse libre et généreuse.

II vous revient spécialement, parents qui m’écoutez, de faire du coeur de vos enfants, au titre de votre responsabilité de baptisé, ce bon terrain où la semence pourra germer et produire en fonction du choix de Dieu. Le foyer demeurera toujours le premier lieu de toute éducation car c’est là seulement que pourront se modeler en profondeur, jour après jour, l’esprit de l’évangile, le goût de la prière et de la Parole de Dieu, le respect et l’amour de l’Église, la conscience du Bien, du Beau et du Vrai.

Personnellement, je suis heureux d’attester que le sacerdoce peut remplir pleinement une existence et combler totalement le coeur d’un homme. Joie d’être responsable de la responsabilité de tous, permettant à chacun d’être à sa juste place, de vivre pleinement sa foi et sa mission. Joie de faire réussir l’autre, de faire réussir chacun dans la vocation que Dieu lui donne.

N’est-ce pas pour un prêtre une façon magnifique de donner la vie -une vie qui le traverse mais ne lui appartient pas- que de permettre ainsi à des hommes et à des femmes, à des jeunes, de voir le jour, d’accéder à la lumière du Christ, de trouver leur pleine stature ? Joie de faire éclore en chacun la vie que Dieu y a ensemencée par le service de la Parole et des sacrements. Oui, joie de donner le Pain de vie de l’Eucharistie, joie d’accueillir des hommes et des femmes pour la Réconciliation, de leur dire que Dieu les aime, de reconnaître avec eux que je suis un pécheur et que, malgré tout, le Père nous ouvre ses bras parce que le Fils les a conservés étendus sur la croix un certain vendredi à Jérusalem.

Toutes ces joies se fondent, pour un prêtre, en une joie essentielle : faire aimer l’Église, sainte avec des membres pécheurs, aimer l’Église non pas telle qu’on la rêve mais telle qu’elle est aujourd’hui.

Église, Peuple de Dieu composée de pécheurs rachetés.

Église, toujours Temple de l’Esprit malgré la lourdeur de ses pierres, souvent plus mortes que vivantes.

Église, toujours Corps du Christ malgré les défaillances de ses membres. Église qui n’est pas une secte de gens qui savent mais une communauté, témoin d’une présence mystérieuse et réelle.

Église qui, née de la Résurrection, est assurance et chemin de Vie éternelle.

Comment un prêtre ne serait-il pas ébloui par la beauté du message, écrasé par son inaptitude à le transmettre ?

Très chers frères, nous devons tous aimer l’Église du Christ, tout à la fois mère de l’amour incarné mais éducatrice exigeante envers laquelle nous devons tous sans exception manifester un attachement indéfectible et confiant. Au jour de notre baptême, elle nous a enfantés dans la Foi. Nous y avons reçu l’Esprit-Saint qui en est l’âme, le dynamisme. Elle a reçu les promesses de la Vie éternelle et les portes de l’Enfer ne prévaudront jamais contre elle. Toutes les turbulences du monde ne pourront jamais mettre en cause son avenir.

Soyons lui fidèles et obéissants, quoi qu’il puisse éventuellement en coûter parfois, car elle seule détient les clés de notre Salut. Notre Église est solide, inébranlable. Elle ne s’appuie pas sur des rêves, des chimères ou sur un passé qui serait révolu puisqu’elle est établie sur la « pierre angulaire », le Christ ressuscité. Jésus, méprisé, rejeté, crucifié, est devenu par sa résurrection, le fondement de notre vie. Nous sommes toujours là, après vingt siècles, pour attester qu’il est présent, vivant, aimant. II est de la responsabilité de l’Église d’en témoigner. Ne voyons-nous pas d’ailleurs des chrétiens de plus en plus nombreux engager leur vie sur la Parole du Christ pour le service de l’Église ?

Alors, au lieu d’avoir une lecture trop souvent partielle, voire partiale, « hémiplégique » de la vie de l’Église en ciblant exclusivement ses faiblesses, ses points de fragilité, ne serait-il pas plus objectif et encourageant de repérer les signes visibles de sa vitalité : plus grande authenticité des pratiquants même s’ils sont moins nombreux, ferveur et jaillissement d’innombrables groupes de prières, communautés nouvelles, audace apostolique de certains baptisés, annonce courageuse de Jésus-Christ dans un monde difficile et sécularisé. Longue pourrait être la liste des merveilles de Dieu aujourd’hui. Comment ne pas rendre grâce aussi pour ces grands rassemblements d’Église, comme le vôtre ici ce soir, qui se développent de plus en plus.

Éventail impressionnant de sa richesse et de sa diversité qui montre que l’Esprit de Pentecôte est toujours à l’œuvre, qu’Il refuse nos étroitesses et dénonce nos frilosités. Nul ne peut prétendre avoir le monopole de l’Esprit.

Notre Église est tout à la fois une vieille dame qui a survécu depuis 2 000 ans à bien des événements, des crises, des guerres et aussi une jeune femme toujours prête à faire des projets d’avenir et à donner le jour à de nouveaux enfants.

Notre Église, toujours jeune, déroutera toujours les sociologues et les historiens. Elle est un mystère, c’est-à-dire une vérité que nous ne comprenons pas complètement mais qui éclaire toute notre vie. Elle est construite sur le roc de la Parole de Dieu, qui nous convoque et nous envoie.

« Peuple que Dieu est allé chercher parmi les morts pour en faire des vivants » (saint Cyrille de Jérusalem).

Cette oeuvre de Résurrection et de Salut, il revient à chacun d’entre nous de l’entreprendre sous la mouvance de l’Esprit-Saint que nous avons reçu au baptême et à la confirmation. Le chrétien n’est pas le spectateur de son Église.

II est l’Église. II vit l’Église. L’Église est ce Peuple de Dieu, composé d’évêques, de prêtres, de religieux(ses), de laïcs, de diacres, d’hommes et de femmes, qui doit devenir Corps du Christ, Temple de l’Esprit. Personne parmi vous ne saurait donc rester sur le seuil. VOUS N’ÊTES PAS DES CATHOLIQUES À PART MAIS DES CATHOLIQUES À PART ENTIÈRE. L’Église qui vous aime a besoin de vous, veut pouvoir compter sur vous dans une recherche commune de communion et d’unité. Chacun à sa place, non pas interchangeable mais solidaire. Non pas émiettement de la responsabilité mais communion.

L’Église, dans l’Esprit-Saint qui en est l’âme, annonce que la mort est vaincue, que la haine est maîtrisée, que l’Amour a gagné. Pour annoncer cette victoire, Dieu n’a pas d’autres voix que les nôtres. N’est-ce pas encore une merveille de Dieu que de pouvoir être tout à la fois acteur et témoin de cette formidable Espérance ?

Que l’Esprit de Pentecôte opère en nous un vrai renouvellement, un vrai ressourcement !

Qu’Il nous ouvre toujours à l’audace de la mission, à la fidélité de la prière, et à la pleine compréhension de tous ceux qui, avec nous, dans la diversité et l’unité du corps ecclésial, s’efforcent de porter et de rayonner le beau nom de chrétien ! Que Notre-Dame de Chartres nous protège et nous bénisse ! Amen.

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