La loi naturelle et le décalogue

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« Il y a en nous deux lois contradictoires », l’une qui commande le bien et l’autre qui commande le mal.

A. – LOI NATURELLE ET DECALOGUE

  • Dieu créant le monde, a eu une pensée divine, souveraine et invariable qui prévoit et organise l’évolution des êtres jusqu’à leur destin définitif. Cette pensée éternelle, Dieu l’a imprimée dans la Nature. Elle forme alors ce que l’on appelle la Loi Naturelle. Tout homme, quel qu’il soit, peut par sa seule raison, connaître cette loi naturelle. Elle est unique, immuable et universelle (au moins en ses premiers principes). Tous les hommes de tous les temps, dans tous les lieux, de toutes cultures et dans toutes civilisations, peuvent connaître et doivent suivre cette loi naturelle.
  • Elle a pour objet ce qui est bon en soi dans nos devoirs envers Dieu (car l’existence de Dieu est une vérité naturelle que presque toute l’humanité reconnaît), nos devoirs envers le prochain et envers nous-mêmes. Le premier principe de cette loi naturelle est l’obligation de faire le bien et de fuir le mal. De là découlent beaucoup d’autres principes : il faut aimer le souverain bien, il faut vivre conformément à la droite raison : Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qui te soit fait à toi-même, etc.
  • Nos premiers parents, Adam et Eve, connaissaient parfaitement cette loi naturelle ; mais depuis le péché originel, il y a une corruption qui s’est installée en nous ; notre raison est obscurcie par le péché et a du mal à reconnaître même la loi naturelle. Nous sommes divisés contre nous-mêmes : « Il y a en nous deux lois contradictoires » (St Paul aux Romains, VII, 23), l’une qui commande le bien (c’est au moins la loi naturelle) et l’autre qui commande le mal (c’est la loi du péché, de la nature dans ce qu’elle a de corrompu).
  • Voyant la faiblesse de l’homme dans ce combat, Dieu a voulu rappeler aux hommes la grande loi naturelle qui régit le monde et II promulgua sur le Mont Sinaï le Décalogue que reçut Moïse. « Pour que les hommes ne puissent prétendre que la loi était incomplète, Dieu a écrit sur les Tables de la Loi ce que les hommes ne lisaient pas dans leur coeur. Assurément ces préceptes y étaient écrits, mais ils ne voulaient pas les y lire. Dieu les mit sous leurs yeux pour qu’ils fussent contraints de les voir dans leur conscience« . (St Augustin, Com. sur le Psaume 67)
  • Le Décalogue n’est donc pas autre chose que le rappel et le développement de la loi naturelle. Comme celle-ci, il doit jouir des principes d’unité, d’immutabilité et d’universalité. On voit aussi que ces commandements de Dieu ne sont pas contre-nature,
    puisqu’ils sont fondés sur la nature. Ils sont le rappel et le vrai épanouissement du naturel. Il ne peut y avoir discordance entre la loi naturelle et le Décalogue, car tous deux ont le même auteur, Dieu .

Ainsi, par exemple, l’Eglise interdit l’avortement. Cette défense est-elle purement arbitraire, confessionnelle ? Ou a-t-elle un fondement dans la nature humaine ? Un médecin, Hippocrate (5e siècle av. J-C) condamne l’avortement dans le serment qu’il a rédigé, car avec les seules lumières de sa raison, il a vu que l’avortement était contraire à la Loi naturelle (aujourd’hui ce passage concernant l’avortement a été supprimé dans le serment que prêtent les médecins).

B. – L’OBLIGATION DU DECALOGUE ET LA LOI LIBRE D’AMOUR. N’Y-A-T-IL PAS OPPOSITION ?

ETAT DE LA QUESTION
Le Décalogue comme la loi d’Amour sont préceptes divins. Ils ne sont pas opposables. Par contre, la primauté de l’Amour, c’est-à-dire de la Charité, est si évidente que personne ne saurait la nier (Mt XXII-38). Cependant deux déviations sont possibles comprendre la loi d’Amour comme perfection finale du Décalogue, et la rendre facultative pour les Commençants.
– Comprendre la loi d’Amour comme une sublimation du Décalogue nous dispensant de ce dernier selon une mauvaise interprétation de l’adage augustinien : « Aime et fais ce que tu veux« .
– La source de la difficulté vient d’un double régime, liberté et obligation, qui caractérise loi d’Amour et Décalogue.

L’AMOUR EST MON POIDS (St Augustin)
Explication : L’amour est le principe du mouvement qui nous conduit vers Dieu, pas son
terme. On tend infailliblement vers ce que l’on aime, non vers ce que l’on aimera.
Application : Si l’amour (c’est-à-dire la Charité) est la première inspiratrice de nos actions,
nous ne pouvons manquer notre but. « Celui qui aime a accompli intégralement la loi« .
Perspective : L’homme est fait pour aimer. Ne pas respecter l’amour au risque de le stériliser, c’est un élan essentiel de notre nature (la sainteté nous est donnée comme perfection de celle-ci, non comme remplaçante). L’amour désordonné ne se corrige pas en se contenant, mais en l’ordonnant au vrai bien. L’homme ne peut renoncer à aimer.

L’AMOUR CREE L’OBLIGATION
Explication : L’amour est libre par essence. On ne peut donc concevoir qu’il faudrait aimer par obéissance. Par contre, obéir par amour va de soi. Si l’on n’aime pas toujours ce que l’on respecte, on respecte toujours ce que l’on aime. Ainsi c’est l’amour qui nous oblige.
Application : Si l’amour oblige, il ne dispense pas. « Il ne suffit pas d’avoir chaud au coeur pour se rendre libre à l’égard de tout commandement » (Pinckaers) . Le sentiment de l’amour n’est pas toujours le signe d’un vrai amour, mais la désinvolture envers l’aimé est sûrement celui d’un manque d’amour. « Plus on aime, mieux ont observe les commandements » (St Augustin).
Perspective : La perfection de l’amour, qui échappe à tout sentiment, se manifeste dans l’attachement aux commandements. L’obligation n’est donc pas un garde-feu, mais un soutien dans l’obscurité de la foi. L’obligation a une valeur positive : elle est reçue comme un voeu par les bons, comme une contrainte seulement par les méchants.
CONCLUSION : Il ne s’agit pas d’abord de faire le bien (en se contentant d’observer les commandements), mais d’être bon (l’amour nous met en harmonie avec le principe de toute loi).

B (Bis) – DECALOGUE ET LOI D’AMOUR

  1. LES DEUX ALLIANCES
    • St Paul (Gal XIV, 21-31) : Agar et Sara , l’Apôtre oppose l’ancienne Alliance, signe de l’asservissement de l’homme, et la nouvelle Alliance, dans laquelle il devient libre.
    • St Augustin (Homélie sur l’Evangile de St Jean : Traité 3-12 ; Com. de la le Ep. de St Jean (Traités 5-7-10) : le docteur de la grâce et de la charité montre que l’ancienne Loi a fait prendre conscience à l’homme de son péché, le prédisposant ainsi à la venue du Médecin, le Christ, qui donne l’Esprit-Saint comme principe vivificateur et sanctificateur : c’est la naissance du Christ total dont l’organisme est régi par la loi de la charité. St Thomas d’Aquin (Som. Th., la 2aeQ.106-108) :
    — Ce qu’il y a de principalement nouveau dans la Loi du Nouveau Testament, c’est qu’elle consiste essentiellement dans la grâce ; tout le reste, instruction, préceptes, organisation des sacrements, bonnes oeuvres, lui est subordonné, et n’a de valeur que par elle ;
    —Si la Loi nouvelle n’a été donnée que si tard, c’est qu’elle devait être préparée à la fois par l’action divine et par l’expérience que l’homme faisait de sa faiblesse. De ce point de vue, elle est pure miséricorde ;
    —Par anticipation, et au seul titre de son élément essentiel, la grâce, la Loi nouvelle a existé dans tous les justes qui, depuis la chute, sont donc en réalité chrétiens, puisque l’effet de la grâce est l’incorporation au Christ.

Références dans l’Evangile
. St Math V, XIX 16-22, XXII 34-40.
. St Marc X 17-22, XII 28-34.
. St Luc V 33-39, VI 20-35, X 25-28, XVI 16-17.
. St Jean I 16-18, VII 22-24, XIII 34-35

  1. DANS LE CHRIST JESUS
    • L’effet de la Loi nouvelle n’est donc ni plus ni moins que le passage du non-être à l’être : surnaturellement, l’homme ne peut exister que « dans le Christ-Jésus » (expression forgée par St Paul et qui revient plus de 160 fois sous sa plume (1 Cor. I, 30).
    • Bien plus que d’un simple rapport psychologique, de connaissance et d’amour, il s’agit d’une relation organique et vitale, d’une véritable incorporation qui fait du chrétien un être « christifié », c’est-à-dire greffé, enté sur le Christ (Rom. VI 5).
    • Par cette incorporation, le chrétien n’est plus esclave, mais fils ; fils et donc héritier de Dieu (Gal. IV, l-ll), cohéritier du Christ (Rom VIII 17).
  1. PAR LE SAINT-ESPRIT
    • Ainsi constitué dans le Christ, le chrétien, homme nouveau (Eph. II, 15), perd par là- même son autonomie ; il n’est plus guide des ses actes puisqu’il appartient au Christ qui vit en lui (Ga II, 19-20).
    • Mais vivre pleinement la morale chrétienne est un travail inaccessible aux seules forces de l’homme déchu, donc charnel (Rom. VII, 14-25).
    • C’est pourquoi, dès qu’il est adopté par Dieu comme son enfant, le croyant reçoit le Saint-Esprit (A. 9-17), le Digitus Paternae dexterae, par lequel il doit se laisser façonner comme l’argile par le potier ; il est désormais sous la loi de l’Esprit qui est donc le premier éducateur dans la vie morale : « ce qui est principal dans la Loi du Nouveau Testament, et ce en quoi réside toute sa valeur, c’est la grâce du Saint-Esprit« . (St Th. d’Aquin la 2aeq 106a1). Cf. Rom. VIII.
    • La grande révolution de St Paul, dans l’histoire de la morale, est de proclamer l’abolition de la Loi (P. Spicq o.p.) au sens où, au code juridique gravé sur des tables de pierre et s’imposant de l’extérieur, par la lettre, au fidèle, succède la Loi intérieure de l’Esprit, gravée dans le coeur des élus (Rom V-5) . A la sanction légale se substitue le Maître intérieur, d’où le rôle déterminant de la conscience mis en valeur par St Paul (Rom. XIII-5, XIV-23 ; 2 Cor 1-12…).
    • Une morale de liberté : « Tout est permis » (l Cor. VI-12 ; X-23). Mais que cette liberté ne se tourne pas en « prétexte pour la chair » (Gal. XV-13). La liberté du chrétien à l’égard des hommes et du mal — souffrance ou péché — s’affirme à mesure que croît sa servitude par rapport au Christ (Rom. VI, 15-22).
  1. ABBA, PERE
    • C’est par cette servitude que le chrétien prend conscience de sa nouvelle relation à Dieu, dans une expérience de la présence et de la réalité de la grâce (Rom. VIII, 14-16).
    • Il s’agit d’une relation d’intimité filiale qui fait dire au chrétien Abba, papa. (Gal. IV,4-7).
    • Par le Saint-Esprit, c’est le Fils de Dieu Lui-même qui invoque son Père.
    • « Dominus dixit ad me : filius meus es tu ; ego hodie genui te » (PSAUME II-7 – Nativité : Introït de la messe Minuit) : avec l’engendrement dans la chair du Verbe qui s’est fait Fils de l’Homme, afin que l’homme fût fait fils de Dieu, l’engendrement éternel du Fils par le Père devient réalité quotidienne dans l’âme illuminée par la grâce.
  1. MORALE DU RELACHEMENT — MORALE DU PRECEPTE
    • L’expérience montre pourtant que la vie chrétienne est une perpétuelle tension entre l’homme intérieur et spirituel, tourné vers Dieu, et l’homme extérieur et charnel, tourné vers les biens terrestres (Rom. VII, 14-25).
    • N’est-il donc pas utopique, ou au moins présomptueux, de prôner une morale de la charité et de la liberté, alors que le chemin vers la sainteté passe par l’observance parfaite des préceptes (1 Thess. IV, 1-18, Mt. VII, 21, jo XIV-21) ?

Deux dangers vont guetter le chrétien dans son attitude par rapport à Dieu :
—forts de la magnifique exhortation de St Augustin (Com. de la 1e Epître de St Jean, Traité 7/8), « Ama et fac quod vis« , les uns abrègeront, avec le frère Jean de l’abbaye de Thélème : « Fais ce que voudras« , « comme s’il suffisait d’avoir chaud au coeur pour se rendre libre à l’égard de tout commandement et de toute contrainte » (P. Pinckaers o.p.)
— d’accord pour admettre le primat de la charité dans la morale chrétienne, mais plus portés, à la suite de Kant, à y voir une question de devoir strict, les autres couperont en deux son champ d’action, attribuant à la morale les obligations qu’elle suppose et laissant à l’ascétique et à la mystique le soin de traiter plus avant cette question, par une méfiance instinctive à l’égard de l’amour et de la sensibilité.
• C’est oublier dans le premier cas que la Loi d’Amour, loin de dispenser de l’observance des commandements, en est l’achèvement et la perfection (Math, v, 17-19).
• C’est être esclave dans le deuxième cas d’une fausse conception de l’amour et de la liberté (cf. Pèlerinage 91, Le Christ, notre Liberté), en ne voyant pas que « la duperie des mots prépare les égarements de l’esprit » (Gaxotte)… Et les démissions de la volonté. C’est bien aux deux commandements de l’amour de Dieu et du prochain que se rattachent la Loi et les Prophètes (Mt X X I l , 34-40).
• L’épisode du jeune homme riche est ici éclairant (Marc X, 17-22) : l’observance exacte des préceptes le fait aimer de Jésus, mais il lui est demandé plus : dans l’économie nouvelle, pour être parfait, ce à quoi chaque âme est appelée, il faut renoncer à ses biens, à soi-même, par amour pour le Christ, jusqu’à réaliser l’idéal chrétien que St Paul énonce ainsi : « ce n’est plus
moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi
« . (Gal II-20). « Oh ! ire, oh !perire, oh ! ad te pervenire » (St Augustin)

  1. AMA ET FAC QUOD VIS
    Cf. Commentaire de 1 Jo IV-9 par St Augustin.
    • La célèbre maxime est ainsi commentée par le Père de Lubac : « Aime et fais ce que tu veux« , disait St Augustin. « Si tu aimes assez pour agir en tout selon ton amour… Mais ne crois pas trop vite savoir ce que c’est qu’aimer« .
    • Au contraire d’une invite à une benoîte somnolence, c’est une exigence radicale qui est ici formulée : le moi doit être tué du dedans par l’amour.
    • Mais si l’amour se prouve par des actes (Jo XIV, 21), « bien des choses peuvent avoir l’apparence du bien, qui ne procèdent pas à la racine de la charité« . (St Augustin).
    • Ce que doit être cette charité et quelle place elle doit tenir dans le vie chrétienne, St Paul le précise avec force (1 Cor. XIII) et St Jean de la Croix le résume ainsi : « Rien plus que d’aimer, voilà ma profession« .
  1. LA NOUVELLE LOI : UNE NAISSANCE A LA VIE TRINITAIRE
    • L’idéal des Béatitudes (Mat. V) rend donc le chrétien christoconforme, Temple du Saint-Esprit, fils et héritier de Dieu.
    • Vivre par la Foi, c’est donc participer à la vie trinitaire, comme le montre la morale paulinienne.
    • Sans avoir jamais atteint le but ici-bas (Phil III, 12-16) mais tout entier tendu en avant, le chrétien doit, pour parvenir à une observance toujours plus fidèle des Commandements, par laquelle il agit selon la Volonté du Père, approfondir sans cesse en lui, par la prière solitaire, la conscience de la Trinité Sainte qui l’habite et dont tout l’être est de se donner.
    • Une vie morale droite ne va donc pas sans une vie de prière généreuse, parce que « la Loi et les Prophètes », qui détermine la conduite des fils de Dieu, n’est plus une obligation prescrite du dehors, mais l’amour de Dieu et du prochain qui inspire le coeur et dirige l’action. De même que le siège du péché est dans le coeur, de même il sera vraiment libre, celui qui aura compris jusqu’à en vivre quotidiennement, cette parole de St Paul : « le temple de Dieu est saint et vous êtes ce temple« .
    • La nouveauté essentielle de cette Loi d’amour est donc l’inhabitation de la Trinité toute entière présente en chaque âme qui vit de la grâce, pressée ainsi d’aimer et de faire aimer toujours plus le divin Hôte. Alors, Dieu premier servi, ce n’est plus une obligation, c’est un désir qui doit consumer l’âme aimante incapable de garder ce trésor pour elle seule : « Que je Lui ramène des âmes pour Lui prouver mon amour, car je l’aime tant… Oh oui, je L’aime à en mourir » (Bienheureuse Elisabeth de la Trinité).

Bibliographie
St Paul : Epîtres aux Romains, aux Galates.
St Jean : Epîtres.
St Augustin : Commentaires (cf. résumé in coll. Foi vivante : « Il n’y a qu’un amour »)
St Thomas d’Aquin : Somme Théologique : la 2ae Q 106-108.
R.P. Plus s.j. : « Dans le Christ Jésus ».
R.P. Spicq o.p. :  » Vie morale et Trinité Sainte ». Dom Marmion : « Le Christ vie de l’âme ». Et 4 : idem.
R.P. Pinckaers o.p. : « Les Sources de la morale chrétienne », (Ed. Fribourg)
R.P. Spicq o.p. : « Charité et Liberté ».
R.P. Gilleman s.j. : « Le primat de la charité en théologie morale ».
Simone Weil : « La Pesanteur et la grâce ».
St Jean de la Croix : « La Montée du Carmel ».
Evangile de St Jean : Chapitres XIII-XVII.
Bienheureuse Elisabeth de la Trinité : Oeuvres (par ex. in coll. Foi Vivante, « Pensées I et II »).
Evangile de St Matthieu : Chapitre V-VII.
St Léon le Grand : Sermons : Matines de la Nativité

C – RAPPORT ENTRE L’ORDRE NATUREL ET L’ORDRE SURNATUREL

L’homme est à la fois « ange » et « bête » : dans le temps, il vit naturellement sur la terre matérielle, mais il est appelé à vivre dans l’éternité une vie surnaturelle dont le premier mystère est qu’elle commence dès ici-bas avec la vie de la grâce. Comment l’homme peut-il accéder à l’ordre surnaturel, spirituel, depuis l’ordre naturel ?

I. Doctrine minimale : Ce que vous devez parfaitement maîtriser

a) Définitions : le spi n’est pas le psy!
La distinction entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel ne correspond pas a celle que l’on fait couramment entre « le corps et l’âme » (prise au sens le plus banal), ou entre « le physique et le mental ». Le psychologique comme le physiologique appartiennent entièrement à l’ordre naturel, c’en sont des sous-ordres. L’ordre surnaturel est tout autre. Il faut donc très rigoureusement distinguer le PSY(chologique), et le SPI(rituel) : L’anthropologie chrétienne, trinitaire puisque l’homme est créé à l’image de Dieu, de la Sainte Trinité, découvre l’existence d’un troisième terme : l’esprit, parfois désigne par le nom d' »âme immortelle », par opposition a l’âme « mortelle », « animale », que nous possédons. En Lui-même, l’Esprit est transcendant à l’homme : Il est, en Dieu, le « souffle vital » de la propre vie de Dieu : c’est le Saint-Esprit!, que Dieu communique.
Cependant, et c’est là la difficulté, l’esprit n’est pas une chose différente de l’âme : il est ce que l’âme doit s’efforcer de devenir : par comparaison, on dirait que l’esprit est à l’âme ce que l’âme est au corps : Le corps n’est fait que pour l’âme et ne vit de la vie à laquelle il est destiné que dans l’âme. Le corps sans l’âme perd toute raison d’être : c’est un cadavre, qui se décompose. L’âme à son tour n’atteint son plein épanouissement que dans L' »esprit ».
L’esprit est comme la perfection de l’âme. EX. Dans l’ordre intellectuel, le romancier athée Martin du Gard reconnaissait que son confrère Bernanos, catholique, allait beaucoup plus profond que lui dans la connaissance de la vérité psychologique de l’homme tout simplement parce qu’il avait la Foi, et l’accès aux profondeurs d’une vie surnaturelle que lui-même ignorait complètement. Mais ceci n’est qu’une comparaison grossière, car l’ordre de l’Esprit, surnaturel, est absolument transcendant aux ordres naturels (corps et « âme »).

L’ordre surnaturel, c’est l’ordre de la Grâce. Et quelle est la raison de cette grâce ? « Grâce » signifie « gratuit », donc sans « cause ». Il n’y a aucune raison, que l’Amour de Dieu (la Charité), c’est-à-dire Dieu-Saint Esprit Lui-même; c’est pourquoi Pascal par exemple appelle l’ordre surnaturel l’ordre de la Charité. Dieu ne crée l’homme que par Amour, que pour l’adopter, pour en faire Son propre fils, participant de Sa vie : il est essentiel à Son dessein de lui communiquer Son Esprit. Et ce don est absolument gratuit. Dieu seul est le Principe sans principe, la Cause sans cause.

b) Le Mystère de l’Incarnation.
Mais voici que l’homme, a cause du péché originel, perd ce Don insigne. Dieu, qui avait créé l’homme pour Sa gloire, va-t-Il tout simplement le détruire, comme l’artiste qui brûle un brouillon raté? Va-t-Il le laisser dans cet état? Non, l’Amour qu’il est va Le conduire à assumer la nature humaine elle-même. Etant donnée la distinction radicale entre les ordres naturels et surnaturel, on pourrait comparer la Bonté de Dieu à celle du maître d’un chien qui se ferait chien pour sauver son chien d’une souffrance dont il le verrait affecté ! C’est proprement une « folie », et c’est la folie de la Croix.
Dieu ne détruit pas, il répare : »Je ne suis pas venu pour abolir, mais pour accomplir« , dit le Christ. Pour que cette Réparation des ordres » naturels par l’ordre surnaturel s’étende à tous les hommes dans le temps et dans l’espace, le Christ institue les sacrements, qu’il confie à l’Eglise, Mystère de l’Incarnation continue. Remarquer que l’ordre de la croissance surnaturelle par les sacrements est parallèle à l’ordre de la croissance naturelle : Baptême/naissance, Communion/nourriture, Pénitence/remèdes, etc. Là encore : accomplissement.

c) Le mystère de la Foi :
Deux grâces essentielles marquent notre participation a l’ordre surnaturel : La première grâce que Dieu nous fait est celle de l’existence (notre création), la seconde celle du salut (notre recréation), par laquelle, après que nous les avons perdus à cause du péché, Il nous rend Lui-même les moyens de participer à Sa Vie, c’est-à-dire à la vie spirituelle, puisque Dieu est pur Esprit. La première grâce, même la raison seule peut en deviner quelque chose : les païens les plus profonds étaient arrivés à la conception d’une Cause première considérée comme « paternelle » dans la mesure où elle est le Principe sans principe de toutes les créatures.
La seconde, elle, y échappe : seule la Foi nous en donne la connaissance. Beaucoup n’ont pas cru que Jésus était le Fils de Dieu venu réparer l’ordre naturel en lui rendant son lien avec l’ordre surnaturel. Beaucoup ne croient pas que l’Eglise soit autre chose qu’une société humaine parmi d’autres, ni que les sacrements soient plus que des rites sociaux. Ce ne sont pas des
évidences, il faut la Foi pour les comprendre, et la Foi est un don de Dieu. Mysterium fidei, dit le prêtre à la consécration.

d) La loi d’accomplissement des ordres naturels par l’ordre surnaturel
L’ordre naturel est donc à la fois lié étroitement à l’ordre surnaturel et, dans la conscience qu’on en a, tout- à-fait distinct de lui:
EX. C’ est si vrai que l’on peut continuer à vivre naturellement (physiologiquement : grandir, se muscler…psychologiquement : devenir un savant dans une discipline intellectuelle…), tout en étant mort surnaturellement, c’est-à-dire en état de péché mortel.
Inversement, la grâce, par la Foi, décuple même les capacités naturelles : elle les « accomplit », les porte à leur perfection. « Je ne suis pas venu pour abolir mais pour accomplir« , dit Jésus (Mt V,17). Avec saint Thomas d’Aquin, on peut exprimer ainsi la relation de l’ordre naturel et de l’ordre surnaturel : GRATIA NON TOLLIT NATURAM SED ELEVAT. La grâce ne détruit pas, mais « élève » la nature. L’ordre surnaturel n’abolit pas, ne remplace pas l’ordre naturel, il lui donne la fécondité.

e) La figure obligée, le moyen nécessaire de cet accomplissement : la Croix »
Outre les comparaisons que nous avons proposées, ces rapports entre les ordres doivent être l’objet de notre méditation et de notre oraison, plus que de discours par définition inadéquats. On doit aussi les pratiquer : De cet accomplissement de l’ordre naturel par l’ordre surnaturel, Jésus indique le chemin : la Croix ; comment unir la verticale (élévation vers Dieu du bas vers le Haut) et l’horizontale (souci du prochain, dans l’ordre terrestre), sinon en traçant, c’est-à-dire en vivant la Croix.
EX. Le plus bel exemple d’accomplissement de l’ordre naturel par l’ordre surnaturel nous est fourni par la Transfiguration : l’Humanité de Jésus atteint une beauté- ineffable, lorsque le Père Le regarde, dans la nuée. Et de quoi Jésus parle-t-il à ce moment-là avec Elie et Moïse?… De la croix! (Lc IX, 28… : »son départ qu’il allait accomplir à Jérusalem »). Or, « le disciple n’est pas au dessus du maître » (Mt X,24). « Quiconque ne porte pas sa croix… » (Lc XIV, 27). En matière d’apostolat, on aura donc une attitude d’accomplissement plutôt que de destruction : tout ce qui est bon est catholique, quelle qu’en soit l’origine particulière. Cela veut dire que nous DEVONS nous former pour être capables, tant sur le plan matériel que sur le plan spirituel de discerner ce qu’il y a de vrai et de bon dans ce-que le prochain propose, et de lui montrer comment le Christ accomplit infiniment ce petit fragment de bien auquel il s’est attaché. Cette formation sera l’occasion de souffrances, c’est aussi cela la Croix. Mais rien ne remplacera notre prière à son intention.

II. la question qui vous sera posée et les réponses possibles.

La question essentielle est donc : comment connait-on l’ordre surnaturel, puisque essentiellement divin, il échappe par définition aux tentatives de compréhension des ordres inférieurs? Concrètement à quoi correspond l’ordre surnaturel ?

1) L’Eglise est très prudente, et vous devez mettre vos pèlerins en garde contre l' »apparitionnite ». A trop rechercher les phénomènes « extraordinaires », on finit par confondre foi et sentiment, plus ou moins illusoire Si Dieu continue de faire des miracles, ce n’est que pour renforcer notre foi, non pour s’y substituer. (« Heureux ceux qui croient sans avoir vu » Jn XX, 24…). Dieu sait combien nous sommes empêtrés dans le sensible et l’intellectuel, ordres naturels, et par condescendance II accepte
de se faire « sentir » jusque dans ces ordres. Mais c’est là un fait très accidentel et II préfère dire : « Noli me tangere« , ne me touche pas (Jn XX,17), ne crois pas arriver à moi seulement en me « touchant », du bas de ton ordre naturel.
2) L’Eglise. Ce n’est pas que notre foi soit désincarnée et « sèche ». Mais dans sa pureté elle se fonde sur la seule Incarnation dont on soit absolument sûr, puisque sa preuve en est sa continuation actuelle dans l’Eglise, celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ : c’est essentiellement dans les sacrements que Jésus agit visiblement aujourd’hui, par le magistère qu’il enseigne. Concrètement, -donc, l’ordre surnaturel n’est connu dans sa spécificité que par la Foi, l’adhésion volontaire à l’Amour de Dieu tel qu’il se manifeste couramment aujourd’hui, c’est-à-dire que nous le connaissons d’autant mieux que nous sommes plus fidèles à notre
vocation de baptisé et de fils de l’Eglise. Pour comprendre les rapports de l’ordre naturel et de l’ordre surnaturel, il faut les vivre personnellement :

III. Notre connaissance personnelle de l’ordre surnaturel

Des pèlerins vous diront que tous ces discours sur l’ordre surnaturel sont bien beaux, mais que leur « foi » est vacillante parfois, qu’ils ne « peuvent s’empêcher » de douter quelquefois. Que leur répondre?
a) formez-vous! Dans notre vie spirituelle, les principes exprimés ci-dessus restent vrais: il faut éviter de s’appuyer trop sur les sentiments, et ne pas non plus vouloir faire tout reposer sur l’intelligence pure. Les sentiments, la raison sont pour la connaissance de Dieu absolument nécessaires, et absolument insuffisants: la connaissance sensible de Jésus (on « imagine » Son humanité, on « revit » des scènes de l’Evangile) correspond à un premier stade de la vie spirituelle. Il faut ensuite comprendre par l’intelligence l’économie de notre Salut, les rapports des Mystères entre eux, etc.
Le moteur de ces activités est déjà la Foi, qui nous aiguillonne dans notre désir de Dieu. Le Verbe Lui-même, et le Saint Esprit nous « consolent », finissent par illuminer les facultés naturelles (raison et volonté) et les surélèvent jusqu’à l’ordre surnaturel, en sorte que nos efforts sont minuscules par rapport à la récompense infinie que nous recevons dès cette vie : c’est aussi cela la récompense promise (quiconque aura quitté (l’ordre naturel) héritera de la vie éternelle et recevra (dès cette vie) bien davantage) (Mt XIX,29). Mais elle n’atteint toute sa pureté que dépouillée de ces « scories » de l’ordre naturel, qui altèrent sa surnaturalité. Les mouvements de « doute » sont alors possibles, mais, transfigurés par la Charité de la Croix (« Mon père, pourquoi m’as-tu abandonné?« ), ils nous font participer à l’épreuve la plus grande que Jésus a souffert pour la restauration de la relation des ordres naturel et surnaturel. Donc même le « doute » ne peut pas nous décourager:
b) l’épreuve du doute acceptée avec amour est donc une grâce: Les disciples la connurent même après la Résurrection (il est vrai qu’ils n’étaient pas encore « confirmés », la Pentecôte n’avait pas encore eu lieu).Les plus grands saints dépassent même la récompense « terrestre », et la Croix dans toute sa désolation semble faire leurs délices : La souffrance la plus profonde que l’homme puisse subir n’est-elle pas justement de croire que son sacrifice est inutile? Ce n’est plus seulement la souffrance
physique ou « morale », l’intelligence même est blessée : c’est le doute: on ne sent plus, on ne conçoit même plus qu’il puisse y avoir une récompense (personne « là-haut »?) .
Mais la grâce est toujours là, et, dans la nuit de la Croix, on aime Dieu plus que jamais : C’est alors que l’on participe mystérieusement, mais le plus efficacement possible à la réunion des ordres naturel et surnaturel.
EX. la vie de sainte Thérèse de Lisieux n’est pas celle d’une mignonne petite fille sans problème : sainte Thérèse atteint une sainteté immense précisément en subissant l’épreuve d’un doute extrême, qu’elle surmonte par des actes de foi apparemment très « volontaires », en fait entièrement dictes par un Amour qui l’identifie à Jésus.
RELISEZ LES MANUSCRITS AUTOBIOGRAPHIQUES DAMS CETTE OPTIQUE, ET CONSEILLEZ A CEUX DONT LA FOI VACILLE OU
CHANCELLE DE PRIER SAINTE THERESE DE L’ENFANT-JESUS, « LA PLUS GRANDE SAINTE DES TEMPS MODERNES » AUX DIRES DE
PLUSIEURS PAPES.

c) multiplicité des vocations. Certains sur cette terre resteront à un stade en apparence inférieur (c’est la « foi du charbonnier »); à condition que leur ignorance ne soit pas volontaire, ceux-là peuvent cependant être de grands saints, puisque nous serons jugés sur l’Amour. Simplement, si l’on aime vraiment Quelqu’un, on cherche à toujours mieux Le connaître, ce qui nous fait L’aimer davantage, donc attise encore notre désir, et la vie spirituelle connaît une vraie ascension parallèle à l’épuration du sensible, à la croissance intellectuelle.
Répétons-le: la Foi, la Grâce: l’ordre surnaturel ne dispense pas de l’ordre naturel. D’OU L’IMPORTANCE DE NOTRE FORMATION CATHOLIQUE : PELERINS, VOUS DONNEZ-VOUS LA PEINE D’APPROFONDIR LA DOCTRINE? DE LIRE LES TEXTES DU PAPE? AVEZ-VOUS LU LA BIBLE EN ENTIER? ET MEME LES QUATRE EVANGILES.?

Donc avant de se croire arrivé au sommet de la vie mystique sous prétexte qu’on a des doutes, on doit se demander si ceux-ci ne sont pas coupables parce qu’ils proviennent simplement de notre ignorance ! ( ce sont alors des péchés qu’il faut accuser, et réparer, en se formant!). En tous les cas, les conseils d’un prêtre, « autre Christ », lien entre les ordres naturels et surnaturel s’impose. Nous n’avons aucune illusion: nous savons que l’instauration d’un ordre naturel social Chrétien ne se fait qu’au prix des innombrables croix, d’ordre surnaturel, que chacun accepte de porter (depuis le « ridicule  » d’une procession, de
l’affirmation de la- Foi dans les conversations entre amis, contre tout respect humain, jusqu’au martyre). Nous devons travailler à
l’établissement de la chrétienté, tout en sachant que DIEU SEUL donnera le résultat, et que les voies de Dieu ne sont pas les voies des hommes : d’où la nécessité de ce principe : DIEU PREMIER SERVI !.

Conclusion : Dans tous ces domaines, se savoir « serviteur inutile ». La Croix est le seul chemin : quand on La rencontre, ce n’est pas signe d’échec, mais au contraire signe de bénédiction : Dieu va donner la victoire. Ne jamais perdre l’Espérance: c’est dans l’échec apparent, alors qu’on a fait tout ce qu’on pouvait faire, que Dieu donne la victoire. Notre-Dame de la Sainte Espérance, convertissez-nous !
Lectures : les chefs de chapitre feront bien de méditer les passages de l’Evangile cités ici. (pour les intégrer opportunément dans les méditations du chapelet) LA référence sur les rapports de l’ordre naturel et de l’ordre surnaturel en matière sociale, sur la Chrétienté reste Dom Gérard : Demain la Chrétienté.