La préparation – Exemple du peuple juif

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La mesure d’aimer Dieu, c’est d’aimer Dieu sans mesure

De la faute originelle de nos premiers parents, Dieu a choisi de tirer un plus grand bien : « Felix culpa…, heureuse faute, dit la liturgie pascale, qui nous a valu un tel Rédempteur ». Mais notre nature est restée blessée et sans le secours surnaturel de la grâce, ne peut plus accéder, ni à l’accomplissement complet de sa destinée naturelle, ni à la vie même de Dieu à laquelle II nous convie.

Pour que sa grâce vive et s’épanouisse en nous, Dieu veut notre coopération. Les premiers siècles de l’histoire de l’Eglise ont vu se multiplier les querelles théologiques à ce sujet : si la grâce de Dieu est toute puissante, alors l’homme ne peut rien changer à son destin, il n’est pas libre, il est selon les cas, prédestiné à la vie éternelle ou à la mort éternelle ; mais si l’homme peut de ses seules forces humaines, naturelles, accéder à la grâce, c’est qu’il se fait Dieu, c’est que ses propres capacités suffisent à dépasser sa nature, que la faute originelle n’a pas touché le genre humain. Ces questions théologales se retrouvent dans notre action de chaque jour : entre angélisme (puisque Dieu peut tout, pourquoi agir ?) et naturalisme (ce sont nos seuls efforts qui emportent la décision), nous hésitons souvent.

L’Eglise a résolu ce dilemme en réaffirmant certes la toute puissance de la grâce divine, mais également la volonté de Dieu d’être aimé d’un amour libre, sans contrainte. Dieu veut donc que notre volonté, aiguillée par l’Esprit-Saint, se tourne vers lui par un mouvement libre qui nous prédispose à recevoir la grâce, cette vie divine qui nous transformera en profondeur, guérissant aussi les blessures du péché.

I POUR RECEVOIR LA GRACE, IL FAUT ETRE PRET, IL FAUT ETRE PREPARE

On pourrait imaginer que l’irruption de la grâce soit une « divine surprise ». Qu’importe l’état de nos âmes, Dieu vient en nous, c’est le principal. Mais une telle affirmation viendrait contredire maints exemples de notre vie chrétienne.

A) – Exemple de notre pèlerinage

Ne faut-il pas, pour que nos âmes s’ouvrent aux vérités éternelles, que nos corps et nos esprits soient débarrassés des soucis d’une organisation dévorante qui nous accaparerait ? Ne faut-il pas qu’un petit nombre s’offre en une vocation toute spéciale pour que, guidée par des animateurs zélés, utilisant au mieux les thèmes de méditations, la grande masse écoute la parole de Jésus-Christ, la comprenne et la fasse sienne ?

B) – Exemple de notre vie sacramentelle

On attribue souvent aux sacrements un effet magique, en particulier au sacrement de pénitence ; sans réellement vouloir changer notre attitude, nos habitudes, on pense que la grâce d’un Dieu qui peut tout va nous transformer sans effort de notre part.
Nous ne nous y préparons donc pas assez… mais prenons garde car l’Eglise n’y pourra rien : sans ferme volonté de ne pas retomber dans nos erreurs, nos confessions seront invalides ! Et pourtant nous attendons souvent que Dieu se substitue à notre propre volonté !

C) – Exemple de la liturgie

Pour mieux profiter de cet extraordinaire mystère de la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie, l’Eglise ne nous invite-t-elle pas à des attitudes physiques extérieures qui nous orientent vers l’adoration et le respect ? On pourrait croire en la présence réelle debout, allongé, assis, les jambes croisées, en parlant avec son voisin, dans le vacarme de la rue, biens sûr, mais en sommes- nous vraiment sûrs ? En nous préparant extérieurement, l’Eglise ne nous donne-t-elle pas le seul moyen de véritablement vivre cet événement ?

La vie courante pourrait nous fournir de multiples exemples semblables : pour recevoir quelque chose, il faut être préparé, il faut être prêt avant ; et plus ce que nous recevons est grand et digne, plus notre préparation doit être intense, sinon on rate l’événement, ou on le gâche, ce qui peut être pire. Là encore, dans le domaine de la vie spirituelle, notre histoire personnelle et l’Histoire nous montrent combien une conversion superficielle de bouche, mais pas de coeur, peut être dangereuse. On bâtit, on échafaude, les étages s’empilent, alors que les fondations sont du sable, et alors l’effondrement est pire que tout. Combien de convertis enflammés ont-ils ensuite rejeté la religion plus violemment qu’au temps de leur incroyance ? Pourquoi ? Parce qu’ils n’étaient pas prêts. La grâce peut imprimer sa marque dans une âme mal préparée, mais elle s’imprime comme dans le sable de la plage et s’efface aux premières vagues.

Imagine-t-on alors le scandale causé à autrui ? Ces âmes mal préparées qui rejettent les dons de Dieu après avoir donné l’apparence de les accepter sont autant de scandales ou d’occasions de ne pas se convertir pour ceux qui ne croient pas.

Mais il y a plus… Plus on est préparé, plus les fruits de l’événement sont grands ; c’est tout le rôle de l’éducation. Les habitudes que nous prenons dans notre enfance humaine ou dans notre enfance spirituelle sont les fondations qui garantissent le plein épanouissement de notre vie d’adulte. Plus notre âme se sera préparée à recevoir la grâce, plus elle se sera orientée de toute sa volonté vers l’amour de Dieu, plus les dons de Dieu seront grands : « La mesure d’aimer Dieu, c’est d’aimer Dieu sans mesure » disait saint Augustin.

Nous pouvons donc dire que se préparer suppose d’abord :

  • vouloir se perfectionner, accomplir un progrès ;
  • connaître et désirer ce bien ;
  • savoir que tout progrès nécessite des étapes et des efforts ;
  • accepter sans se scandaliser les chutes, le long du parcours, et l’existence d’imperfection tout au long de la progression.

II L’EXEMPLE DU PEUPLE JUIF

Le peuple choisi par Dieu dans l’ancienne alliance nous montre à quel point Dieu nous donne des occasions de progresser vers Lui, nous permet de nous préparer au mieux à recevoir la vie de la grâce.

L’Ancien Testament qui le met en scène est difficile à lire et à comprendre pour le chrétien. Certains textes même nous choquent par leur morale difficilement compatible avec la loi évangélique. Mais, lu avec l’Eglise, l’Ancien Testament devient une grande source de richesses spirituelles.

On finit par considérer que le Dieu de l’Ancien Testament, c’est le Dieu des juifs, que son identité avec le Dieu des chrétiens est douteuse et que la première intervention de Dieu dans l’histoire, c’est l’Incarnation.

C’est oublier que le peuple juif est le moyen choisi par Dieu pour tirer de cette faute originelle le bien immense qu’il désirait pour l’Humanité. Il fallait un instrument à cette préparation : ce fut le peuple juif.

Souvent, lorsque l’on veut prouver que l’Ancien Testament a préparé le nouveau, se borne-ton à montrer la suite et les accroissements des témoignages prophétiques. Sans doute sont-elles un élément important de la préparation évangélique mais certainement pas le seul. L’éducation progressive du peuple de Dieu, voilà la grande prophétie. Par elle, au terme d’un travail séculaire, voire millénaires, des âmes se trouvèrent prêtes à recevoir la croyance en l’Incarnation et la vie apportée par le Christ, et à la communiquer au monde.

A) – La religion patriarcale

L’histoire même du peuple juif a été préparée par le développement de civilisations brillantes : les sumériens, les akkadiens, et bien sûr les égyptiens. C’est dans ce contexte que les patriarches et leur peuple nomade pénètrent dans l’histoire. Dès le début, la religion patriarcale est monothéiste. Le sacrifice qui scelle l’alliance du peuple avec son Dieu est également très présent. Les préceptes de la morale patriarcale sont parfois très durs sur les actes contre nature mais laissent la place à plus d’indulgence dans certaines attitudes (fornication -Gn 26, 10- ; rapport avec les prostituées -Gn 28, 15-16). On voit que la marque du péché est encore bien présente.

Les promesses de l’alliance sont encore très vagues et ne font que rajouter peu de choses à la promesse du salut faite après la chute. Cependant, on voit progressivement se dessiner le statut tout à fait particulier du peuple juif (Gn 12, 1-3 ; Gn 13, 14-17 ; Gn 15, 18 ; Gn 22, 15-18 ; Gn 26, 24 ; Gn 28, 13-14 ; Gn 35, 9-12).

La descendance d’Abraham semble donc de plus en plus clairement être destinée à un rôle majeur. On commence même à voir des allusions à un salut qui dépasserait le simple cadre d’Israël. Les imperfections morales et religieuses de la religion patriarcale sont manifestes et portent encore la marque de la faute originelle. C’est le commencement de toute conversion, c’est l’occasion d’espérer et de marquer sa confiance en Dieu.

B) – La religion mosaïque

A Moïse, Dieu se révèle de manière plus précise. Il lui livre le décalogue et l’ensemble des lois civiles et religieuses contenues dans les chapitres 21 à 23 de l’Exode. Le sens religieux du sacrifice de l’alliance est accentué.

Le peuple d’Israël sera désormais profondément monothéiste et lié par une alliance à son Dieu : s’il observe la Loi divine, il sera récompensé, sinon il sera perdu. Dieu devient clairement la source de la moralité, la religion est d’abord considérée comme une vie intérieure. On ne saurait confondre Dieu avec une quelconque force de la nature. Il est évident que, même si la loi est nécessaire pour protéger et soutenir les faibles, elle n’est pas arbitraire.

On voit donc que cette évolution fait du Dieu des juifs plus qu’un petit dieu de clan nomade. Sa transcendance est clairement affirmée. Cependant, pour ces tribus du désert aux conceptions religieuses primitives, il resta d’abord celui qui assure la prospérité matérielle : une bonne terre, de beaux troupeaux, de bonnes récoltes. Il reste pour les juifs un dominateur, un justicier. Mais l’élection d’Israël par sa seule bonté laisse présager le Dieu-charité et le Livre des Nombres annonce déjà le succès messianique d’un roi d’Israël (Nb 24, 17-19). Dieu révèle donc ainsi progressivement l’essentiel : c’est l’amour qui doit tout inspirer. La loi seule ne suffit pas, elle n’est pas une fin en soi.

C) – La religion prophétique

Les rois d’Israël contribuèrent grandement à donner à la religion sa structure monarchique et préservèrent ainsi l’unité de leur nation. Les chutes restèrent nombreuses et l’idolâtrie fut fréquente.

Ce sont les prophètes, véritables champions de Dieu, qui propagèrent les prophéties messianiques. N’ayant encore que la foi en une obscure survivance outre-tombe, les hébreux s’attachaient au bonheur terrestre et sachant qu’ils n’avaient ici-bas que la perspective d’une existence brève, ils aspiraient à la perpétuité indéfinie de leurs familles. Cette aspiration était encore plus vraie pour les rois et leurs descendances qui finissaient par être magnifiés dans l’image d’un roi idéal, conquérant et prêtre. Mais Dieu saura utiliser ces conceptions trop humaines pour préparer la venue du Messie.

Les prophètes proclament un Dieu universel qui, Dieu de justice, est déjà également un Dieu de charité. On le voit, l’amour du prochain (Dt 10, 17-19 ; Dt 23, 15-16 ; Dt 24, 17-22) est loin d’être absent de l’ancien testament (Os 11, 8-9 ; Mi 7, 18 ; Jr 3, 12).

Avec ce Dieu de miséricorde et de bonté, des rapports individuels de coeur à coeur, de piété intérieure sont tout naturels. Le prophète Jérémie nous décrit un véritable culte intérieur, par le dialogue qu’il entretient avec Dieu. Il élève la prière à un niveau spirituel jamais atteint auparavant. Il ne manque que peu de choses à sa prière pour qu’elle soit chrétienne (voir tout le Livre de Jérémie). Ezéchiel, lui aussi, recommande cette piété intérieure et décrit le travail intérieur de Dieu dans les âmes. Tous les prophètes annoncent l’oeuvre de purification accomplie par Dieu et que la conversion entraînera la félicité future. Il ne s’agit plus de conquêtes guerrières sur les nations mais de conquêtes de l’esprit.


On connaît enfin ces pages admirables d’Isaïe (11, 1-5 ; 9, 5 ; 53, 10-12) et de Jérémie (33, 15-16) sur le messie à venir, condamné pour les péchés du peuple, instrument du salut, assurant par sa mort la vie éternelle.

D)- Le judaïsme

A l’époque du Christ, la religion juive est déjà une église en puissance. Certes, sa forme plutôt théocratique (l’état juif et sa religion sont intimement liés), n’en fait qu’une esquisse imparfaite de l’Eglise mais il y a là les germes d’une véritable société religieuse.

Dans les siècles qui précédèrent la venue du Christ, la conviction que tout homme possédant une vie personnelle, douée d’une valeur propre, a des responsabilités bien à lui, prépara définitivement les juifs à recevoir la révélation des sanctions individuelles après la mort. Les Psaumes s’en font l’écho (Ps 16, 9-11 ; Ps 73, 25).

On voit également la foi en l’incarnation se développer. Dans les Proverbes, l’Ecclésiastique, les Livres de Job, Baruch, de la Sagesse, on voit la pensée juive passer de l’idée de sagesse -attribut divin- à celle de la Sagesse considérée comme un être divin. Daniel renforce dans ses visions le caractère personnel et unique du Sauveur attendu. Après une longue préparation, les cœurs et les esprits sont prêts : le Christ peut venir. Avec patience et miséricorde, tirant de chaque mal un bien, conduisant son peuple d’une main sûre, Dieu le mène au terme de la Révélation.

III POUR CONCLURE

On l’a vu, le peuple juif a été au cours des siècles minutieusement préparé à la venue du Sauveur. Certes, tout n’était pas parfait et la rudesse des temps, la profondeur de la blessure du péché, ne permettaient pas d’accéder à la perfection brutalement. Cependant, cette histoire du peuple juif est riche d’enseignements dans notre vie chrétienne car on y voit la prudence divine y effectuer une conversion en profondeur qui devait engendrer celle du monde. Nous pouvons en tirer de grandes leçons :

A) – Pour notre vie spirituelle

Savoir nous préparer aux grands événements spirituels de notre vie car les fruits en dépendent.

Comprendre que « nous ne savons ni le jour ni l’heure » : c’est Dieu qui choisit les occasions ; il faut faire confiance en la Providence divine. Même si nous ne voyons pas toujours où sa main nous conduit, l’Espérance doit nous inspirer.

B) – Pour notre vie missionnaire

Prêcher « à temps et à contre-temps », mais savoir que seul Dieu convertit à l’instant qu’il aura lui-même choisi.

Préparer les autres, c’est accepter qu’ils partent d’une situation imparfaite où leurs habitudes peuvent être mauvaises ; sans accepter les péchés, savoir avoir beaucoup de charité envers les personnes et préparer des conversions en profondeur plutôt que des conversions feu de paille. Le proverbe dit : « Dieu écrit droit avec des lettres penchées » : se reconnaître pécheur, c’est le début de la conversion. Plutôt que de condamner autrui, ne faut-il pas faire preuve de miséricorde, comme Dieu le fait avec nous ?

Chapitre Saint Joseph