L’ANCIENNE ET LA NOUVELLE ALLIANCE

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Avant qu’Abraham fût, JE SUIS

I LE MYSTERE D’ISRAËL

Saint Paul lui-même l’affirme lorsque – s’adressant aux Romains – il dit : « Je ne veux pas, frères, que vous ignoriez ce mystère, afin que vous ne soyez pas sages à vos propres yeux : c’est qu’une partie d’Israël est tombée dans l’aveuglement jusqu’à ce que la masse des Gentils soit entrée » (Rm 11 25). « Il est vrai, en ce qui concerne l’Evangile, ils sont encore ennemis à cause de vous mais eu égard au choix divin, ils sont aimés à cause de leurs pères. Car les dons et la vocation de Dieu sont sans repentance » (Rm 11 28).

Et si l’on considère le judaïsme d’aujourd’hui, ce mystère paraît encore s’épaissir. Il est alors nécessaire de distinguer les Juifs d’avant la venue du Messie (et, parmi eux, ceux réellement attachés à la tradition mosaïque) (Nous développons plus loin la distinction qu’il est essentiel de faire entre religion mosaïque et religion talmudique) et les Juifs d’après la venue du Messie.

A) – Les Juifs avant la venue du Messie

Nous considérons ici ceux qui attendaient le Messie promis et dont la foi intérieure et le culte extérieur manifestaient cette attente. Leur loi était par rapport à la loi nouvelle :

  • ce qu’est l’imparfait au parfait,
  • ce qu’est la figure à la réalité, l’ombre à l’image (He 10 1),
  • ce qu’est la promesse au don.

La justification était obtenue par la foi au Christ à venir, désormais incarné, crucifié et glorifié, toujours présent sous les espèces eucharistiques, et dont le retour est attendu depuis son Ascension.

On ne peut que comprendre et encourager un devoir de piété vis-à-vis de ces grands spirituels, ces témoins du Dieu vivant, avec qui nous avons une sorte de connaturalité profonde, de qui nous tenons un héritage unique : le sens de l’adoration et de la transcendance de Dieu. Comment ne pas être touchés et fiers d’être les descendants d’Abraham, de pouvoir faire nôtre – grâce à eux – cette longue histoire d’amour entre le Dieu Jaloux et son Peuple. Il est difficile pour un catholique de ne pas se reconnaître dans cette lignée qui aboutit au Sauveur, le désiré des collines éternelles. Mais, pour nous, tout l’Ancien Testament prend sa véritable signification dans le Christ, ne se comprend dans sa complexité qu’à la lumière du Nouveau. « Avant qu’Abraham fût, JE SUIS » (Jn 8 58).

B) – Les Juifs après la venue du Messie

La loi ancienne est dépassée, accomplie dans le Christ. Elle ne peut plus survivre comme telle, hormis les dispositions juridiques qui permettent la survivance d’un peuple qui tient à garder son identité. Mais il restera toujours une contradiction entre la loi juive actuelle comme telle et le christianisme. La loi talmudique en effet n’est pas dans le rapport de l’imparfait au parfait, qui était celui de la loi ancienne, mais déjà en elle-même, et plus encore sous l’effet des prescriptions rabbiniques, elle est tout entière dans un statut de refus positif à l’égard d’une vocation, d’une mission qui a déjà été rejetée.
L’intention de la loi juive actuelle, exprimée dans le Talmud, est donc radicalement faussée en raison de sa finalité qui n’est autre que la domination temporelle du monde. Pour beaucoup de Juifs, conformément au Talmud, le Messie attendu s’est résorbé dans la domination charnelle d’Israël.

Cette distinction fait clairement ressortir qu’il n’est pas possible de poser correctement la question du Mystère d’Israël si l’on ne fait pas référence aux deux religions : juive mosaïque et juive talmudique, basées sur deux livres différents : la Torah et le Talmud.

II RELIGION MOSAÏQUE ET RELIGION TALMUDIQUE

A) – La religion mosaïque

Elle est principalement fondée sur la Torah. « Torah » est le nom que les Juifs donnent au Pentateuque (les cinq premiers livres de la Bible) et plus spécialement à la loi de Moïse. Le judaïsme mosaïque n’est plus qu’une survivance – certes riche, savante, chargée d’un lourd héritage – mais une survivance seulement.

B) – La religion talmudique

Elle est principalement fondée sur le Talmud. On appelle « Talmud » un ouvrage composé :

  • du livre de la Mishnah,
  • complété par des commentaires (appelés Gemara) établis par les écoles juives de Palestine et de Babylone.


Voici les notices que donne le dictionnaire Le Robert aux mots Mishnah et Talmud :

  • Mishnah ou Michna. Dans le judaïsme, compilation des enseignements et des décisions d’un certain nombre de rabbins (tannam, « enseignants »), interprétant la Torah. Cette tradition orale fut consignée par écrit, en hébreu tardif raffiné, par Judah le Prince (IIème siècle) ou sous sa direction. La Mishnah comporte 63 traités répartis en 6 ordres (sedarim) : les Semences, règles sur l’agriculture ; les Temps fixés, sur les fêtes ; les Femmes ; les Dommages, lois civiles et criminelles ; les Choses saintes, sur le culte ; les Purifications, sur la pureté et l’impureté rituelles. Ces mêmes divisions sont conservées dans le Talmud qui, à chaque passage de la Mishnah, ajoute commentaires et décisions.
  • Talmud, en hébreu « Enseignement ». Vaste ouvrage judaïque se présentant comme un commentaire de la Mishnah et visant à donner un enseignement complet et les règles à suivre sur les points de la vie religieuse et civile des Juifs. Il existe deux Talmuds : celui de Palestine, dit « de Jérusalem », issu des travaux de Jochanan ben Nappacha et achevé au IVème siècle (en araméen occidental) et celui de Babylone, beaucoup plus étendu, rédigé par Rab Ashi (vers 352-427) et ses successeurs à l’académie de Sura jusqu’à Rabbina II (mort, 499). C’est ce dernier (en araméen oriental) qui fut au cours de l’histoire le livre fondamental du judaïsme, après la Bible.

C) – Attitude des Juifs à l’égard de ces deux religions

Si certains juifs sont restés fidèles à la tradition et à la Torah, la majorité d’entre eux les ont depuis longtemps abandonnés au profit du Talmud. (…) Beaucoup sont devenus complètement agnostiques.

D) – Commentaires de Bernard Lazare

Dans son livre L’antisémitisme, son histoire, ses causes, le grand historien juif, Bernard Lazare, apporte de nombreuses explications sur les religions mosaïque et talmudique. Voici les principales :

  • Rôle du Talmud
    « Si encore les Israélites s’en fussent tenus au mosaïsme pur, nul doute qu’ils n’aient pu, à un moment donné de leur histoire, modifier ce mosaïsme de façon à ne laisser subsister que les préceptes religieux ou métaphysiques ; peut-être même – s’ils n’avaient eu comme livre sacré que la Bible – se seraient-ils fondus dans l’Eglise naissante qui trouva ses premiers adeptes dans les Sadducéens, les Esséniens et les prosélytes juifs. Une chose empêcha cette fusion et maintint les Hébreux parmi les peuples : ce fut l’élaboration du Talmud, la domination et l’autorité des docteurs qui enseignèrent une prétendue tradition »(p. 13).
  • Exaltation de la loi talmudique par les docteurs
    « On peut dire que le véritable Mosaïsme, épuré et grandi par Isaïe, Jérémie et Ezéchiel, élargi, universellement encore par les judéo-hellénistes, aurait amené Israël au Christianisme, si l’Esraïsme, le Pharaïsme et le Talmudisme n’avaient été là pour retenir la masse des Juifs dans les liens des strictes observances et des pratiques rituelles étroites. Pour garder le peuple de Dieu, pour le mettre à l’abri des influences mauvaises, les docteurs exaltèrent leur loi au-dessus de toutes choses. Ils déclarèrent que sa seule étude devait plaire à l’Israélite (…). Comme on ne pouvait proscrire le Livre (c’est-à-dire la Bible), on le diminua, on le rendit tributaire du Talmud ; les docteurs déclarèrent : « La loi est de l’eau, la Michna est du vin ». Et la lecture de la Bible fut considérée comme moins profitable, moins utile au salut que celle de la Michna » (p. 16).

III LE PEUPLE JUIF A-T-IL ETE DEPOUILLE DE SON ELECTION ?

Nous citons ici un texte du Cardinal Daniélou, publié en avril 1973 à propos d’un document du Comité épiscopal pour les relations avec le judaïsme.

« Le texte s’engage dans une théologie contestable du rôle actuel du peuple juif dans l’histoire du salut. Il affirme en particulier, qu’on ne doit pas dire que « le peuple d’Israël a été dépouillé de son élection ».
Le peuple juif a été le peuple élu durant deux millénaires, en vue d’une mission qu’il avait à accomplir. Mais cette élection était provisoire, au sens où il était appelé à ne pas la retenir jalousement, comme un privilège exclusif, mais à la partager avec tous les peuples. C’est là l’essence même du mystère caché que Paul annonce aux Ephésiens. Les nations sont désormais appelées au même titre que les Juifs. C’est là ce que certains Juifs ont compris et salué avec joie comme ceux qui ont suivi Jésus. C’est là ce que d’autres ont refusé. L’aîné n’a pas voulu partager avec le prodigue.
La bonne nouvelle du Nouveau Testament, c’est, nous dit saint Paul, « qu’il n’y a plus ni Juif ni Grec, mais vous êtes tous un dans le Christ Jésus ». Et il faut dire en effet que si l’élection d’un peuple particulier était autre chose qu’une économie provisoire, en vue d’un appel universel auquel tous les peuples sont conviés, si elle apparaissait coextensive à toute l’histoire, elle serait intolérable. C’est toute l’humanité qui a été originellement appelée par Dieu ; ce sont tous les peuples qui sont aujourd’hui rassemblés dans l’Eglise. C’est faux de parler encore aujourd’hui d’une élection particulière du peuple juif. Et c’est par-dessus le marché la meilleure manière de ressusciter l’antisémitisme.
C’est également tout confondre que d’écrire que « la première Alliance n’a pas été rendue caduque par la Nouvelle ». Que signifient alors les termes d’Ancienne et de Nouvelle Alliance, d’Ancien et de Nouveau Testament ? Les Juifs sont plus logiques quand ils refusent d’employer ces termes, parce que – pour eux – il n’y a qu’une Alliance.
Mais parler de Nouvelle Alliance, c’est dire que l’Ancienne est dépassée. Dire que l’Ancienne Alliance n’est pas caduque, parce qu’elle est « la racine, la source, le fondement, la promesse », c’est jouer sur les mots. Car c’est précisément parce qu’elle est la promesse qu’elle implique l’accomplissement.
Cela, nous devons le dire clairement et loyalement, comme l’ont dit les premiers apôtres, comme l’a dit toute l’Eglise. Une phrase nous inquiète dans le texte du Comité, où il est parlé « d’un nouveau regard des chrétiens sur le peuple juif, non seulement dans l’ordre des rapports humains, mais aussi dans l’ordre de la foi ». C’est cela précisément que nous ne pouvons faire. Nous n’avons pas le droit de changer la foi (…) »
.

IV LES RAPPORTS ENTRE LES DEUX TESTAMENTS ET LA QUESTION DU JUDAÏSME

Article du Père André Feuillet, membre de la Commission internationale de théologie, publiée dans l’Osservatore Romano en juin 1973 :

« Plusieurs faits récents ont attiré avec insistance l’attention sur la question du judaïsme. La note qui suit veut se placer au-dessus de toutes les controverses et rappeler en toute sérénité ce que le Nouveau Testament nous apprend sur les rapports entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Ce rappel est opportun : quelques prises de position récentes montrent que des catholiques, même cultivés, peuvent n’avoir qu’une idée sommaire de la complexité du problème.

  • Les livres du Nouveau Testament renvoient très souvent à ceux de l’Ancien Testament. On peut inférer de là que, même pour des chrétiens, les livres de l’Ancien Testament gardent une permanente actualité, car ils préparent et annoncent la religion du Christ. Le message religieux fondamental de l’Ancien Testament est constamment présupposé par le Christ ; nous ne pouvons en faire abstraction.
  • Le Nouveau Testament pris dans son entier proclame avec force ce que déjà les prophètes laissaient prévoir quand ils prédisaient une nouvelle alliance : pour quiconque a rencontré le Christ, l’ancienne alliance est désormais périmée ; elle a été remplacée aux yeux des chrétiens par la nouvelle alliance. Les affirmations les plus nettes à ce sujet se trouvent sans doute dans l’épître aux Hébreux. En voici quelques-unes. Nous les empruntons à la Traduction œcuménique du Nouveau Testament : « Un changement de sacerdoce entraîne forcément un changement de loi… On a, d’une part, l’abrogation du précepte antérieur en raison de sa déficience et de son inutilité et, d’autre part, l’introduction d’une espérance meilleure par laquelle nous approchons de Dieu… Si la première alliance avait été sans reproche, il ne serait pas question de la remplacer par une deuxième… En parlant d’une alliance nouvelle, Dieu a rendu ancienne la première ; or, ce qui devient ancien et vieilli est près de disparaître… Le Christ supprime le premier culte pour établir le second » (7 12 , 18-19 ; 8 7,13 ; 10 9). Ces textes sont si clairs qu’ils se passent de commentaires » .

Ainsi donc, aux yeux des chrétiens, entre l’Ancien et le Nouveau Testament il y a à la fois continuité et rupture, car la religion du Christ est vraiment une religion nouvelle, bien qu’elle ait été préparée par la religion d’Israël. C’est être infidèle au Nouveau Testament que de souligner la rupture sans marquer en même temps la continuité, comme ce serait le trahir également que de n’affirmer que la continuité en oubliant la rupture et le passage à une nouvelle économie.

Chapitre Saint Joseph
(tiré d’un ouvrage de Jean-Daniel GRANVILLE)