Le retour de l’enfant prodigue

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Devenir enfant par rapport à Dieu, c’est la condition pour entrer dans le Royaume. Pour cela, il faut s’abaisser, devenir petit.

La belle parabole de St Luc au chapitre XV de son évangile nous appelle à la conversion en nous présentant la merveilleuse figure du Père, toujours prêt à la miséricorde, que l’on soit pécheur comme le prodigue, ou raidi dans la froide justice comme l’aîné.
L’un et l’autre, les deux fils de cet homme, ont à accomplir leur pèlerinage, car c’est dans la maison que le père veut les voir rentrer.
Nous allons commenter cette parabole en soulignant tout ce qui peut aider à entrer dans cette démarche de conversion qu’est un pèlerinage, à l’image de celui de notre âme qui s’achemine vers la maison du père.

La vie familiale avant le péché

La parabole commence par cette petite phrase simple et solennelle : « un homme avait deux fils » (v11). D’emblée, nous voilà portés au sein d’une famille, d’une maison où l’on demeure ensemble. « Tout ce qui est à moi est à toi » dira le père au fils aîné. De fait, ce père ne fait aucune difficulté pour donner au cadet la part d’héritage qu’il lui demande. On vit dans un climat de liberté et de confiance.

C’est la marque de la grande famille de Dieu, de l’Eglise. St Jean Chrysostome parlant du plus jeune fils remarque qu’ « il est appelé fils. Nul ne peut être appelé ainsi lorsqu’il n’est pas baptisé. En outre, il avait habité la maison de son père qui lui avait donné une part de ses biens. Or, avant le baptême, on ne peut pas participer aux biens du Père, ni recevoir son héritage. Ainsi, tous ces traits marquent la condition des fidèles. De plus, le prodigue était le frère d’un homme estimable, et personne n’est un frère s’il n’a reçu la seconde naissance, celle de l’ Esprit Saint ». (Homélie sur la pénitence I 3-4)

Pour ces deux enfants, quel privilège ! Etre de la famille de ce père, vivre avec lui. La définition des rapports entre père et fils donnée par le père du prodigue au fils aîné est celle même de la vie divine, trinitaire : « Tu es toujours avec moi et tout ce qui est à moi est à toi » (v31). Unité d’ETRE d’où s’ensuit une parfaite communication de tout l’AVOIR familial. C’est exactement ce que dit St Jean : « Au commencement … le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu » (Jn I 1) « Croyez-moi, je suis dans le Père et le Père est en moi » (Jn XIV 11) « Tout ce qui est à moi est à toi, et tout ce qui est à toi est à moi » (Jn XVII 10). Il y a identité littérale entre la parabole et ce que nous révèle le Quatrième Evangile.

Ainsi, c’est Jésus le vrai fils aîné. Loin de céder à la jalousie comme celui de la Parabole, c’est lui qui est parti à la recherche des fils-brebis égarés, pour nous restituer l’Esprit filial et l’héritage paternel perdu, de sorte qu’il est « l’aîné d’une multitude de frères » (Ro VIII 17,29)

« Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous… un comme nous sommes un, moi en eux et toi en moi » (Jn XVIII 21-23). On est bien au cœur de l’Evangile, du Royaume, de l’Eglise, du mystère de la parfaite communion éternelle des saints dans la Sainte Trinité.

Voilà la situation initiale, le climat familial qui régnait dans cette demeure avant le péché.

Le péché

« Pour comprendre ce qu’est le péché, il faut d’abord reconnaître le lien profond de l’homme avec Dieu, car en dehors de ce rapport, le péché n’est pas démasqué dans sa véritable identité de refus et d’opposition face à Dieu, tout en continuant à peser sur la vie de l’homme et de l’histoire. » (CEC 386)

« Le plus jeune fils dit à son père : Père, donne-moi la part d’héritage qui me revient. Et le père leur partagea son bien ». (v12)

Ce que le fils réclame, ce n’est pas sa liberté ; il l’a déjà. Le fait que le père ne s’oppose pas et laisse partir le cadet révèle de quelle sorte est son amour empreint de don total et de liberté. Non, il veut plutôt prendre une autonomie incontrôlée vis-à-vis de son père. Le drame du péché réside dans le mot « la part », car Dieu avait tout donné dans la communion, dans l’héritage partagé ( non pas au sens où l’on découpe, mais au sens où l’on goûte ensemble). Il voulait pouvoir dire au fils prodigue comme au fils fidèle : « Tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. »

« Il partit pour un pays lointain ». L’éloignement spatial symbolise bien l’éloignement du péché. « Large et spacieux est le chemin qui mène à la perdition, dit Jésus, et il en est beaucoup qui s’y engagent, mais resserré est le chemin qui mène à la vie et il en est peu qui le trouvent ».(Mat VII 13-14)

Tout à l’heure, le fils prodigue partira en pèlerinage sur ce chemin qui mène à la vie, mais à présent, le voilà sur le chemin large et spacieux qui l’éloigne du père. Et voilà dans la dissipation et la prodigalité, comme le dit si bien Péguy :

« Quand le pécheur s’éloigne de Dieu, mon enfant,
à mesure qu’il s’enfonce dans les pays perdus, à mesure qu’il se perd,
Il jette au bord du chemin dans la ronce et dans les pierres,
Comme inutiles et embarrassants, et ce qui l’embêtent,
les biens les plus précieux, les biens les plus sacrés »

( Le Porche de la Deuxième Vertu. Pléiade p226-227)

« Il dissipa son bien en vivant dans l’inconduite. Quand il eut tout dépensé, une famine sévère survint en cette région et il commença à sentir la privation. Il alla se mettre au service d’un des habitants de cette contrée qui l’envoya dans ses champs garder les cochons. Il aurait bien voulu se remplir le ventre des caroubes que mangeaient les cochons, mais personne ne lui en donnait. »(v14-16)

« Le péché est toujours un gaspillage des valeurs les plus précieuses. Voilà la véritable réalité, même s’il semble parfois que c’est proprement le péché qui nous permet d’obtenir des succès. L’éloignement du Père provoque toujours une grande destruction en qui l’accomplit, en qui transgresse sa volonté et dissipe en soi son héritage : La dignité de la personne humaine, l’héritage de la grâce. » (Jean Paul II homélie du 16 III 1980) De fait, « le choix de la désobéissance et du mal est un abus de la liberté et conduit à « l’esclavage du péché »(Ro VI 17) (CEC1733). Comme pour le péché originel, comme pour tout péché, le résultat est à l’inverse de ce qui était escompté : au lieu de l’abondance, le dénuement ; au lieu de l’autonomie, la dépendance d’un travail au surplus dégradant (par le contact avec les porcs, bêtes impures) ; au lieu de la vie familiale, la solitude. (« personne » v.16)

De plus, le péché nous divise contre nous-même à la recherche d’un fallacieux divertissement ( au sens pascalien du mot), nous détournant de notre vraie vocation et de notre identité personnelle : il était fils, le voilà engagé comme serviteur. « En vérité, en vérité, je vous le dis, quiconque commet le péché est esclave. Or l’esclave ne demeure pas à jamais dans la maison, le fils y demeure à jamais. » (Jn VIII 34-35)

La conversion

Comment le fils prodigue, en arrive-t-il à se convertir ? Par la grâce. « Le cœur de l’homme est lourd et endurci. Il faut que Dieu donne à l’homme un cœur nouveau. Lae conversion est d’abord une œuvre de la grâce de Dieu qui fait revenir nos cœurs à lui . « Convertis-nous et nous serons convertis » .(Luc V 21) (CEC 1433) « Jésus invite les pécheurs à la table du Royaume : « Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs » (Mc II 17). Il les invite à la conversion sans laquelle on ne peut entrer dans le « Royaume. » (CEC 545). Cette grâce de conversion et de justification nous a été méritée par la Passion du Christ qui s’est offert sur la croix en hostie vivante sainte et agréable à Dieu et dont le sang est devenu instrument de propitiation pour les péchés de tous les hommes. » (CEC 1992)

Concrètement, ici, la grâce a pris la forme de la souffrance et de la privation. « Souvent Dieu, lorsque ses paroles ne peuvent nous persuader, permet à l’expérience des faits de nous apporter des leçons » dit St Jean Chrysostome. La faim a permis à l’enfant prodigue de sortir de l’aveuglement de son péché. Ce fut une grâce de lumière, œuvre de l’Esprit Saint (Cf CEC 1848). Le manque l’a éclairé sur l’abondance perdue. « Rentrant en lui-même, il se dit : Combien de mercenaires de mon père ont du pain en surabondance, et moi je suis ici à périr de faim » (v17).

De « l’attrition » qui est un dégoût du péché au vu de ses conséquences néfastes, des peines et des misères qu’il engendre pour lui pécheur, le fils est conduit à « la contrition » quand il regarde son père qu’il a offensé et le mal que son péché lui a fait.

« Je veux partir, aller vers mon père et lui dire : Père, j’ai péché contre le Ciel et envers toi » (v18).

Contrairement aux deux paraboles précédentes où l’on voit le Bon Pasteur se mettre à la recherche de sa brebis perdue, et la femme balayer toute la maison pour remettre la main sur la drachme égarée, le père de cet enfant ne poursuit pas son fils. Il est actif, oui, mais dans l’attente. Et Jésus a voulu exprimer par là l’importance que Dieu accorde à la liberté humaine. « La libre initiative de Dieu réclame la libre réponse de l’homme » (CEC 2002). «Il attend notre demande car la dignité de ses enfants est dans leur liberté » (CEC 2736).

Liberté mais aussi confiance audacieuse et humble pour vouloir se présenter à son père malgré son péché. La parabole nous présente ainsi le prodigue comme un modèle de pénitence : « rentrant en lui-même ». C’est le recueillement, mouvement inverse de l’éloignement du péché. « Disons-nous qu’il était avec lui-même ce fils prodigue qui s’en alla dans une région lointaine ? » (St Grégoire le Grand) . En effet, la toute première démarche de pénitence, on l’oublie trop, c’est de se recueillir pour retrouver son âme profonde face à la vérité de Dieu.

« Les journaliers ont du pain… et moi… » Le fils constate les faits, le péché ; c’est l’examen de conscience proprement dit.

« J’irai vers mon père et je lui dirai », voilà le repentir. Le retour confiant dans l’humilité, avec le propos de la confession. Recueillement, examen de conscience, repentir, ce sont là les étapes en même temps logiques et psychologiques de la conversion.

Le pèlerinage de retour

« Il partit donc et s’en alla vers son père » (V20). Aussitôt la décision prise, la démarche s’accomplit sans délai, signe manifeste d’une ferme résolution.

Alors, commence le « pèlerinage de la foi ». Notre prodigue s’engage sur « le chemin de la vie » après avoir emprunté celui de la perdition (Cf Mat VII 15). En cela, il est bien pour nous le modèle du pèlerin.

Mais qu’est-ce que ce chemin qu’il prend sinon Jésus lui-même qui a dit « Je suis la voie » (Jn XIV 6). « Pour moi, vivre c’est le Christ », dit St Paul (Phil. I 21) et le Christ crucifié. « De fait, le chemin de la perfection passe par la Croix. Il n’y a pas de sainteté sans renoncement et sans combat spirituel » (CEC 2015). C’est bien là l’esprit du pèlerinage avec son inévitable aspect pénitentiel, réparateur. Si l’Evangile ne nous dit rien des circonstances de ce voyage de retour, nous pouvons bien penser qu’il ne dut pas être aisé dans l’état de faiblesse où se trouvait l’affamé.

Mais le prodigue était poussé par son désir de retrouver son père et la demeure d’abondance. Comme Jésus, il devait se dire : «Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et de mener son œuvre à bonne fin » (Jn IV 34).

Et si Jésus est « la vie », il est aussi le « Pain du pèlerinage » (Cf CEC 1392), Pain qui, en nous unissant au Christ, fortifie et renouvelle la vie de grâce reçue au Baptême tout en nous purifiant des péchés commis.

« Il partit et s’en alla vers son père » (v20). Comment ne pas faire le lien entre cette démarche de pèlerinage et la mort, fin de notre pèlerinage terrestre, « Ce temps de grâce et de miséricorde que Dieu offre à l’homme pour réaliser sa vie terrestre selon le dessein divin et pour décider son destin ultime » (CEC 1013). La mort est bien le retour vers la maison du Père, l’entrée dans la vie ». « Mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie » (v 24).

Pourtant si le Ciel, la Maison du Père, constitue la vraie Patrie où nous tendons, déjà nous lui appartenons. Nous sommes pèlerins mais déjà « citoyens du Ciel ». Et le Christ, chemin, nourriture du chemin, est aussi Celui qui, depuis sa glorieuse Ascension, nous a ouvert la porte du Ciel.

Le père qui accueille

« Tandis qu’il était encore loin, son père l’aperçut et fut pris de pitié ; il courut se jeter à son cou et l’embrassa tendrement » (v.20)

Le père prend l’initiative de la miséricorde. C’est lui qui vient au-devant de son fils et qui le prend dans ses bras. Après l’appel à la conversion et la réponse libre du fils qui se met en route, le père – oui, lui l’offensé – fait le premier le pas vers son fils. Voilà un homme évangélique qui met en pratique la Parole du Christ « …comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ».

Et le père court même. La dignité de l’allure cède à l’empressement de l’amour. Il se jette à son cou, prévenant la prosternation normale du repenti. Le père ne prend pas le temps de pardonner, c’est déjà fait.

Mais dans cette parabole qui donc est représenté par ce personnage du père ?

Dieu le Père, bien sûr, que son Fils nous a fait connaître, dans l’intimité de qui nous invite à vivre, celui que nous invoquons en lui disant : « Notre Père … donnez nous … pardonnez nous .. », celui que St Paul appelle « le Père des miséricordes et de toute consolation » (II Co I 3). « Mais ce père, qui est-ce ? C’est Dieu. Un père plus père que Dieu, il n’y en a pas. Toi donc qui es son fils, saches que même si tu le quittes après qu’il t’ait adopté, même si tu reviens nu, il te recevra : il se réjouira de te voir revenir, plus encore que de voir les autres rester bien sages. » ( Tertullien de paenitentia ch 8) Dieu le Père, c’est « le Ciel » contre quilequel le prodigue a péché, car tout péché se dresse contre l’amour que Dieu nous porte.

Mais le père de la parabole, c’est aussi Jésus Christ qui a épousé dans son cœur humain l’amour du Père pour les hommes et « les a aimés jusqu’à la fin » (Jn XIII 1). Jésus dans sa vie publique a accueilli les pécheurs et les a encouragés à revenir à Dieu, d’où le nombre de publicains et des prostituées à sa suite. La parabole tente d’expliquer aux pharisiens, dont le cœur s’est endurci et qui sont scandalisés par ses actes, la joie du Ciel pour un seul pécheur qui se repent. Il est, lui Jésus, celui qui provoque le repentir et accueille le converti.

Le père de la parabole, c’est encore le prêtre qui, au nom du Christ et selon la mission divine de l’Eglise, « en célébrant le sacrement de pénitence, accomplit le ministère du Bon Pasteur qui cherche la brebis perdue, celui du Bon Pasteur qui panse les blessures, du Père qui attend le Fils prodigue et l’accueille à son retour (…). Le prêtre est le signe et l’instrument de l’amour miséricordieux de Dieu envers les pécheurs » (CEC 1465).

Le pardon reçu

A travers cette parabole se manifeste admirablement la structure de la célébration du sacrement de pénitence, avec ses deux éléments essentiels ; d’une part les actes de l’homme qui se convertit sous l’action de l’Esprit Saint, à savoir la contrition, l’aveu et la satisfaction ; d’autre part, l’action de Dieu par l’intervention de l’Eglise. (Cf CEC 148)

« Le fils alors lui dit : Père, j’ai péché contre le Ciel et contre toi » (v21). Voilà la confession avec l’aveu de la culpabilité personnelle (« j’ai péché ») et aussi de la blessure infligée à Dieu (« contre le ciel ») et à « toi », c’est-à-dire à tout homme, car le péché, même solitaire, blesse toujours l’ensemble de l’Eglise, le corps mystique entier.

Parler nettoie l’âme. « Même d’un point de vue simplement humain, la confession des péchés nous libère et facilite notre réconciliation avec les autres » (CEC 1455).

« Je ne mérite plus d’être appelé ton fils » (v21). Le prodigue est prêt à réparer en toute justice le tort commis, à expier. C’est la satisfaction ou pénitence.

Après avoir pris son fils dans ses bras, le père, laisse le repenti faire ce qu’il y a de juste dans sa confession (v21), mais il l’interrompt avant qu’il puisse dire la phrase préparée : « Traite-moi comme l’un de tes mercenaires » (v19), car Dieu va au-delà de nos espérances.

Le nom c’est l’être; le prodigue ne se sentait plus digne d’être appelé fils. Il en restait aux rapports d’ « avoir », c’est-à-dire qu’il demandait le salaire, la nourriture d’un journalier. Mais c’est par cette humilité pleine de confiance tout de même que le pécheur allait « retourner à l’état des enfants » (Mat XVIII 3), car c’est aux « tout-petits »que le Père se révèle comme Père, c’est-à-dire bon et miséricordieux (Mat XI 25). « Devenir enfant par rapport à Dieu, c’est la condition pour entrer dans le Royaume. Pour cela, il faut s’abaisser, devenir petit » (CEC 526). Et le père, qui voit l’humilité du cœur, lui rend sa parfaite dignité de fils.

Le pardon du père ne s’est pas « proportionné » à la valeur de la confession ni aux mérites du fils, mais à sa seule fidélité incassable. Là était le fond de la confiance et de l’espérance de l’enfant prodigue, le fond de notre confiance et de notre espérance en Dieu.

Et, de fait, « en se convertissant au Christ par la pénitence et la foi, le pécheur passe de la mort à la vie, et « il n’est pas soumis au jugement » (Jn V 24) » (CEC 1470).

Pas soumis au jugement ? « Alors vous dites : “ est-ce ainsi que l’on récompense l’inconduite ? ” On ne fête pas son inconduite, mais son retour ; ni son péché mais sa conversion ; ni sa méchanceté, mais sa transformation. Ce n’est pas le moment de rendre des sentences, mais uniquement celui de la miséricorde et du pardon. » (St Jean Chrysostome Homélie sur la pénitence I 3-4)

La demeure, le festin

« Mais le père dit à ses serviteurs : Vite, apportez la plus belle robe et l’en revêtez, mettez-lui un anneau au doigt et des chaussures aux pieds » (v22).

Nous voilà entrés dans la demeure paternelle. « C’est pour réunir de nouveau tous ses enfants que le péché a dispersés et égarés, que le Père a voulu convoquer toute l’humanité dans l’Eglise de son Fils. L’Eglise est le lieu où l’humanité doit trouver son unité et son salut » (CEC 845).

On revêt alors le prodigue de « la plus belle robe », comme de la robe nuptiale pour entrer au « festin du Roi »(Cf Mat XXII 11-12). Cette nouvelle vêture rappelle aussi le vêtement blanc baptismal de ceux qui, passés de la mort à la vie, ont « revêtu le Christ » (Gal III 27).

L’anneau signe de richesse après l’indigence et aussi la marque de l’alliance.

Les chaussures aux pieds sont la tenue de l’homme libre, par opposition à l’esclave, et la tenue du repas pascal (Cf Ex XII 11).

Comment ne pas voir que chaque détail vise un retour en grâce transformant l’être -même du fils repenti pour une restauration de l’Alliance que va sceller, comme toujours, le repas sacrificiel : « Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons » (v23).

« La belle robe, l’anneau et le banquet de fête sont les symboles de cette vie nouvelle, pure, digne, pleine de joie qu’est la vie de l’homme qui revient à Dieu et au sein de sa famille qui est l’Eglise. Seul le cœur du Christ qui connaît les profondeurs de l’amour de son Père a pu nous révéler l’abîme de sa miséricorde d’une manière si pleine de simplicité et de beauté » (CEC 1439).

La parabole explicite, avec cette image du festin, les actes mêmes du Christ : « Durant sa vie publique, Jésus n’a pas seulement pardonné les péchés, mais il a aussi réintégré les pécheurs pardonnés dans la communauté du Peuple de Dieu d’où le péché les avait éloignés et même exclus. Un signe éclatant en est le fait même que Jésus admet les pécheurs à sa table, plus encore, il se met lui-même à leur table, geste qui exprime de façon bouleversante à la fois le pardon de Dieu et le retour au sein du Peuple de Dieu » (CEC 1445).

En effet, le festin, image que Jésus nous donne pour nous parler du Ciel, exprime bien la convivialité du « Vivre avec le Christ » qui est la réalité de la béatitude éternelle. Il s’agit du retour à la vie dans la famille divine, de la vie trinitaire que connaissent les deux fils de cet homme, et que nous sommes aussi appelés à partager.

Le fils aîné

Penchons-nous avec la parabole, sur le personnage du fils aîné . Si le cadet a été infidèle, l’aîné, lui, se montre mal fidèle.

« son fils aîné était aux champs. Quand à son retour, il fut près de la maison, il entendit de la musique et des danses. Appelant un des serviteurs, il s’enquit de ce que cela pouvait bien être. Celui-ci lui dit : C’est ton frère qui est arrivé, et ton père a tué le veau gras parce qu’il l’a recouvré en bonne santé » (v25-27).

L’Ancien Testament nous a déjà présenté quelques exemples de rivalités fraternelles. Caïn est jaloux d’Abel, son cadet, au point de le tuer. Esaü, comme dans notre parabole, est devancé par son jeune frère et se trouve lésé. Tandis que le prodigue est rentré dans la maison, le grand frère est resté dehors. Ou encore Joseph vendu par ses frères, dans leur jalousie. Dans ces trois cas, le réussite des plus jeunes attire le ressentiment des aînés.

« Il se mit alors en colère et il refusait d’entrer » (v28). Comme son jeune frère quelque temps plus tôt, le voici qui, par sa faute, s’exclut de la vie familiale.

« Voilà tant d’années que je te sers, sans avoir jamais transgressé un seul de tes ordres et jamais tu ne m’as donné un chevreau, à moi, pour festoyer avec mes amis. Et puis, ton fils que voici revient-il après avoir dévoré ton bien avec des prostituées, tu fais tuer pour lui le veau gras ! » (v 29-30).

Le fils aîné oppose sa propre fidélité à l’injustice de son jeune frère.

« Jamais je n’ai transgressé ton commandement ». ce vocabulaire typiquement religieux convient spécialement à la fidélité envers la loi dont s’honoraient les Pharisiens, si bien que les interlocuteurs du Christ peuvent s’y reconnaître et comprendre comment la parabole répond à leurs murmures « cet homme fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux » (v2). Leur mérite est donc indéniable. Leur tort est seulement de penser que Dieu se conduit d’après notre conduite, alors que tout vient de son Amour qui demeure inconditionnel.

Et après s’être rendu ce témoignage de fidélité, comme le Pharisien le fait du Publicain (Lc XVIII 11), l’aîné montre du doigt le prodigue, et pour mieux marquer la distance, il dit « ton fils ». Tout à l’heure, le père des deux rétablira la vérité en disant « ton frère » (v 32).

Mais l’aîné a raison : du point de vue de la rétribution, ce n’est pas juste. Il a « dévoré ton bien ». L’accusation est trop réelle pour que l’aîné ne se juge pas fort de son bon droit : « Pas même un chevreau … le veau gras ! »

« Quelle est cette vertu, ce secret, qu’est ce qu’il faut donc qu’il y ait d’extraordinaire
Dans la pénitence,
Pour que ce pécheur,
Pour que un vaille cent, ou enfin quatre-vingt-dix-neuf (pour compter juste).
Ne sommes-nous pas tous enfants de Dieu, également, sur le même pied ?
Pour que ce pécheur, ce seul pécheur qui fait pénitence, vaille autant, réjouisse, fasse
autant de joie dans le ciel que quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de pénitence ?
Et surtout pourquoi c’est justement cette âme qui est perdue , qui avait péri, qui vaut
autant que quatre-vingt-dix-neuf qui ne s’étaient point égarées, jamais.
C’est tout de même un peu fort, quand on y pense. »

( Charles Péguy. Perche de la deuxième Vertu Pléiade p606-607)

Seulement, c’est raisonner comme un mercenaire, ne jugeant que d’après le salaire, comme les ouvriers de la première heure contre ceux de la onzième (Mat XX 1-15).

Et puis, l’aîné apprenant que son « frère est là bien portant » le croit peut-être revenu content après bien des excès. Il n’a vu ni les haillons, ni les pieds nus, ni la chair amaigrie. Il vient sans doute extorquer de la faiblesse du père le moyen de recommencer.. Voilà bien la sévérité du juste qui ignore ce qu’a souffert le pécheur, et si ses souffrances ont été acceptées en expiation. L’homme ankylosé dans la justice, approuve-t-il au fond que le pécheur se convertisse ? ne serait-ce pas plus correct que cet individu qui a fauté soit enfermé dans sa faute et contraint d’en porter les conséquences ? qu’est-ce que cela signifie que ce vaurien, après avoir tout gaspillé, devienne maintenant vertueux et se tire ainsi d’affaire ? Oui vraiment, pour le simple sens de la justice, la conversion est un scandale.

Mais cette justice court le risque de ne pas voir qu’au-dessus d’elle, il y a le royaume de la liberté et de l’amour créateur, de la force novatrice du cœur et de la grâce. Malheur à l’homme qui ne voudrait vivre que dans la justice !

« il refusait d’entrer. Son père sortit pour l’en prier » (v 28) Son père sortit. C’est la Parabole de la centième brebis. Le père laisse le fils nouvellement réconcilié pour appeler le récalcitrant. Dieu nous aime tous, et nous sommes tous appelés au festin. L’aîné non plus n’avait pas encore réalisé ce que ce signifie d’être fils.

« mais le père lui dit : toi, mon enfant, tu es toujours avec moi et tout ce qui est à moi est à toi. Mais il fallait bien festoyer et se réjouir puisque ton frère que voilà était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé. » (v 31-32).

La réponse du père est en deux temps :

Il remet en place la vérité des relations entre père et fils : être – avec. Bien sûr, ce grand fils n’a pas désobéi et n’a jamais eu de dissension avec son père, mais il a fait son devoir plus en serviteur qu’en fils. Il n’a pas tiré sa joie de la présence quotidienne de son père et il est incapable de se réjouir quand son frère retrouve cette présence.

Le père invite l’aîné à la réconciliation, tout aussi nécessaire pour lui que pour son jeune frère, et lui propose aussi de se réconcilier avec son frère en l’invitant à entrer dans sa joie. La joie rayonnante de Dieu, c’est le refrain du chapitre (v 6-7, 9-10, 23-24, 31-32). Cette joie est offerte à tous les familiers de la maison (v 6 et 9) et même aux anges du Ciel (v 7 et 10).

Ce qui est en jeu dans ce double drame du perdu-retrouvé, pour le prodigue comme pour l’aîné, c’est de revivre à la vocation de fils de Dieu par-delà toutes les morts, que ce soit celle du péché pour le prodigue, ou celle d’une religion du devoir trop mercenaire (donnant-donnant) pour l’aîné.

Le fils aîné cédera-t-il à cet appel ? Accomplira-t-il à son tour son pèlerinage pour entrer dans la maison familiale ? La parabole ne le dit pas puisque c’est aux pharisiens de l’Evangile, comme à chacun de nous, de répondre à cette interpellation.

Conclusion

Le père est bien le personnage central de la Parabole (plus encore que « l’enfant prodigue »). S’il se montre infiniment respectueux de la liberté de ses enfants, il est aussi plein d’une merveilleuse tendresse démonstrative.

Jésus nous révèle sa joie, la joie du Ciel au retour du repentant. Saurons-nous procurer cette joie au Bon Dieu, et nous tourner avec humilité et confiance vers le Père pour entrer comme l’un ou l’autre de ces fils dans la salle du festin ?

Dominicaines du Saint-Esprit