pas de chrétienté sans chrétiens

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La chrétienté dans l’Histoire, c’est avant tout des institutions chrétiennes. Elle est un cadre de vie où l’homme trouve, pour son existence terrestre, des soutiens généraux qui le portent, sans lui et parfois malgré lui, au Bien.


C’est un monde où les lois, les moeurs, la culture qui informent la vie sociale, sont imprégnés de la vie de Jésus-Christ. Les références en matière d’action, de comportement, de praxis, sont chrétiennes. Le Christ règne, dans le temporel comme dans le spirituel. Le Christ est la référence. Si on demande aux magistrats, aux hommes de gouvernement, à l’Etat au nom de quoi, ou de qui, ils promulguent telle loi, ils répondent : au nom du Christ et de son Evangile. La conformité aux lois qui est la grande règle de l’ordre social est une conformité chrétienne. La norme, en Chrétienté, est spontanément chrétienne. Quelles que soient les infidélités personnelles ou les hypocrisies, on sait où est l’axe, la mesure, la norme, elle est dans l’Evangile et dans le Magistère de ceux qui ont reçu la vocation d’incarner l’Evangile pour le temps, l’Eglise.

Dans le monde d’aujourd’hui et particulièrement en France, ce temps n’existe plus. L’Etat, les institutions, les moeurs, la culture ne sont plus officiellement ni pratiquement – consciemment ou inconsciemment – chrétiens. Ils sont dits « laïques » et cette laïcité n’a plus de référence à l’Evangile. Le Bien et le Mal, le légal et le moral dépendent désormais de ce qu’édicte l’Etat, et l’Etat lui-même est son propre maître. Il ne reconnaît plus une autorité supérieure (une instance surnaturelle) de qui il tiendrait son pouvoir et à qui il serait tenu de rendre des comptes. Obéir à la loi, à la coutume, à l’ordre établi, ne signifie plus, automatiquement, obéir à Dieu qui a établi ces pouvoirs pour la protection du bien et la punition des méchants. La référence a disparu, et souvent même elle est explicitement reniée. Ainsi, de façon concrète, la loi de la famille, le droit des enfants à la vie, la loi de l’éducation des enfants, non seulement n’est plus édictée en référence à l’ordre voulu par Dieu, mais, explicitement, en négation même de cet ordre.

Vivant dans une telle société, le chrétien n’est pas d’abord dans un état d’obéissance et de conservation, mais dans un état, parfois de contestation, à la limite du refus, toujours dans une situation d’examen critique d’apostolat nécessaire et d’effort de renouvellement.

Les lois, les institutions, les coutumes, les moeurs, les traditions doivent être, par lui, d’abord examinées, jugées, puis expliquées ou rejetées selon leur conformité avec la doctrine sociale de l’Eglise. Son premier devoir est donc de connaître la dimension sociale de sa foi. De ce devoir de formation doctrinale découle un devoir d’efficacité, et de vraie prudence, de savoir comment faire triompher cette dimension sociale de sa foi dans l’action grâce à l’enseignement social de l’Eglise.

Depuis un siècle les Papes ont enseigné la pensée de l’Eglise en matière sociale et politique et l’ont déployée en doctrine : c’est un fait nouveau dans l’histoire de l’Eglise. Auparavant les Papes se contentaient de rappeler les devoirs de leur charge aux chefs d’Etat, qu’ils fussent rois, princes ou républicains. Sauf exception, il appartenait aux fidèles chrétiens d’obéir à ces Etats. Le devoir civique se limitait à cette obéissance éclairée.

Avec la survenance de systèmes sociaux et politiques non seulement indépendants de l’Evangile mais le plus souvent dressés contre l’Eglise, animés d’une philosophie délibérément anti- chrétienne, le devoir politique du laïc catholique a changé. Il est devenu plus exigeant. Il lui appartient de rebâtir, avec la grâce de Dieu, et la fidélité à l’enseignement du Magistère, une société qui soit chrétienne.

Les institutions les mieux établies ne vivent qu’autant que les hommes qui les dirigent ou les appliquent n’ont pas perdu l’esprit qui les animait. La Chrétienté, cet ensemble d’institutions, de lois et de moeurs chrétiennes, n’a duré qu’autant qu’il s’est trouvé un nombre suffisant de dirigeants chrétiens pour les faire vivre. Quand ces institutions n’existent plus, alors il devient évident que leur renaissance requiert des hommes qui en vivent, dans le plus secret et le plus vrai de leur foi intérieure, l’esprit et la loi.

La chrétienté, contrairement à d’autres systèmes en vogue aujourd’hui, n’a jamais été, seulement, un système politique et social. Parce qu’elle est « de l’esprit de Jésus-Christ », la Chrétienté n’a pu naître, se développer, s’étendre et se perpétuer que par l’action inlassable d’hommes qui la portaient, et, au sens propre des mots, l’animaient, c’est-à-dire lui donnaient son âme de l’intérieur.

On a dit de l’Etat moderne qu’il était « le plus froid des monstres froids ». Ces mots sont impossibles à prononcer quand on parle de la Chrétienté. A ses périodes de plénitude comme à ses périodes de renaissance, elle a toujours eu besoin de s’incarner dans des hommes.

La chrétienté vue dans son développement historique est une humanité – on pourrait même dire, si le mot n’était pas aussi galvaudé, un humanisme : elle est une politique et un ordre social qui reposent d’abord sur la pratique d’hommes qui « mettent d’abord leur coeur à aimer Dieu », selon le mot adressé par Saint Louis à son fils. Quand le nombre de ces hommes au cœur ainsi orienté diminue, quand la ferveur de ces hommes décroît, la Chrétienté s’étiole et disparaît. La Révolution – et ses suites qui sont l’apostasie des nations chrétiennes – ne s’est pas installée par la supériorité d’un système politique sur un autre, mais en raison de la désaffection, de l’apathie, de l’ignorance, de la « lâcheté des bons qui est le nerf du règne des méchants » (Saint Pie X).

Aujourd’hui il apparaît d’une évidence si forte que tout débat devient inutile qu’il ne peut y avoir de Chrétienté sans la ferveur et l’action d’un nombre suffisant de chrétiens qui portent en eux son désir, car leur action n’est que le débordement de leur coeur « qui s’est mis à aimer Dieu « .

C’est dans la disposition de notre cœur, entendu non comme le jouet des sentimentalités, mais comme le vrai centre de la volonté, que réside aujourd’hui la renaissance possible d’une Chrétienté.

La Chrétienté a d’abord été un acte avant d’être une théorie. Elle s’est pratiquée par l’effort accumulé des générations chrétiennes pour porter l’Evangile et le vivre jusqu’aux extrémités de la terre. Elle ne résulte pas d’une volonté de puissance politique, d’un désir de domination ou d’une intelligence spéculative prétendant fonder le meilleur des mondes. Elle a été le fruit de millions d’initiatives, certaines très élevées dans les hiérarchies de la terre (princes, ducs ou barons) et d’autres plus modestes (paysans, bourgeois, ouvriers, artisans), tous animés du même esprit qui est « l’esprit de Jésus-Christ ». Elle a d’abord été une pratique, une expérience, un empirisme organisateur, à la recherche de ce qui, socialement, économiquement, politiquement, culturellement, favoriserait le mieux le salut du plus grand nombre. Ce n’est qu’après, au regard de l’expérience accumulée des siècles, qu’il a été possible aux historiens, aux savants et aux théoriciens de prétendre le définir comme un système.

De l’expérience des siècles passés, nous pouvons maintenant tirer quelques leçons. La première, la plus évidente, est que la Chrétienté vivait de l’âme droite des chrétiens. Un paradoxe semble poindre mais il n’est en réalité qu’apparent : ces hommes qui avaient placé leur cœur dans l’au-delà, qui avaient établi leur trésor dans le cœur du Christ et non sur cette terre, sont ceux qui ont le mieux (ou le moins mal) aménagé leur pèlerinage terrestre.

Ce sont ceux à qui saint Paul écrit : « Si vous tirez profit de cette terre, soyez comme si vous n’y habitiez pas », qui ont le mieux aménagé l’existence terrestre.

La Chrétienté, c’est ce que Péguy appelait : « le commencement de la Cité de Dieu ».

Elle ne se comprend pas sans son achèvement, qui n’est pas le rêve d’une utopie, le Paradis ici-bas, mais la connaissance sûre que l’homme est fait à l’image de Dieu et que sa vraie patrie est en Dieu.

Elle est la seule cité de la terre qui ne se prenne pas pour une cité idéale, car elle sait que la Cité idéale se trouve ailleurs.

Elle est la seule royauté supportable, car elle sait que son royaume n’est pas de ce monde.

Elle est la seule raisonnable, car elle ne croit pas à l’utopie des lendemains qui chantent.

Fondée en Dieu, elle est la seule à avoir été pleinement humaine. Ordre divin, elle est aussi et du même mouvement, ordre naturel, où la Grâce ne détruit pas la nature, mais la sanctifie.

Vraie charité et donc miséricordieuse aux pécheurs, elle est une oeuvre de sainteté. Elle veut donc, pour se réaliser, des hommes dont le seul idéal soit la sainteté.

Ictus