Pour préserver demain, après-demain et après après-demain…

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Que l’instant d’à présent soit le premier instant

Il n’y a pas de lieu au monde qui soit à l’abri des ennuis que font naître les différences des vues, les diversités des caractères, les procédés désagréables, etc. Seulement, ces ennuis inévitables n’ont que l’importance que l’on vent bien leur attribuer. Quand une fois on a pris le parti de les abolir aussitôt de la mémoire, de les condamner instantanément aux oubliettes, on les supporte très bien. J’ai coutume de dire que les couleuvres sont un aliment très nauséeux à avaler, mais très facile à digérer, et que, lorsqu’on vient d’absorber la millième, on n’a qu’à se préparer pour la mille et unième, qui ne tarde guère à se présenter, et qui passe aussi bien que les autres, et si on a voulu expédier lestement la précédente. Je répète qu’on ne souffre de ces choses-là que dans la mesure où on ne s’est pas décidé à n’en pas souffrir.

Or, telle est bien la règle donnée par Notre-Seigneur : « À chaque jour suffit sa peine » ; disons à chaque instant, ce sera encore plus clair. Ce qui nous perd, ce qui fait la peine d’aujourd’hui trop lourde, le coup d’aujourd’hui trop rude, ce n’est pas que cette peine ou ce coup soient trop lourds ou trop rudes en eux-mêmes. C’est que nous les aggravons de la peine passée, et des coups déjà reçus. Nous faisons des additions avec hier et avant-hier, et alors nous trouvons que c’est trop. Mais c’est nous qui avons fabriqué le total. Si les souffrances précédentes étaient si bien oubliées que celle de cette minute fût vraiment comme la première, celle-ci paraîtrait toujours supportable. La preuve, c’est que nous endurons moins bien la vingtième ou la centième avanie que la première, alors que souvent la première a été plus douloureuse en soi. Mais c’était la première. Or, il ne tient qu’à nous que chacune soit la première ; il n’y a qu’à oublier les précédentes.

Ce que je dis des épreuves, il faut le dire de toute la vie intérieure. Qu’on vive résolument, éperdument, dans l’instant présent. Qu’on fasse chaque chose du mieux qu’on peut, en s’y donnant à fond pendant qu’on la fait ; et ensuite qu’on n’y pense plus du tout, pas plus que si on n’avait jamais eu à la faire. Qu’on pense aussitôt à la suivante, qui est devenue la présente, qu’on s’y donne, qu’on l’oublie, et ainsi de suite.

C’est cela que saint Paul appelle « marcher en nouveauté de vie », et qui consiste à ramener à chaque moment le compteur à zéro, au bienheureux zéro. Que l’instant d’à présent soit le premier instant. Puisqu’après tout nous ne pouvons pas remonter le temps, pour refaire mieux ce qu’il nous semble que nous n’avons pas fait assez bien, le plus simple et le plus prudent n’est-il pas de tout remettre sans cesse à Dieu ?

C’est son privilège que le passé et l’avenir lui soient du présent Quelle rage avons-nous, temporels et successifs par essence, de singer son incommunicable éternité ?

En cette manière coïncident la simplicité de la colombe et la prudence du serpent.

Abbé Victor-Alain Berto
Notre-Dame de Joie correspondance