retrouver la chrétienté

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Le monde moderne souffre d’un mal sans précédent dans l’histoire de l’humanité, auquel Péguy avait déjà donné son nom : la décréation. En un certain sens, la décréation est beaucoup plus grave que le péché, parce qu’elle naît de l’automation, de l’habitude, et que l’habitude est comme réfractaire à la grâce.

Dans un monde où l’homme a développé à un degré, jamais atteint jusqu’alors, les moyens de conserver et de favoriser la vie, comment est-il possible que ces moyens se retournent contre eux-mêmes au point de devenir des instruments de mort ?

Pour y répondre, il suffirait d’être entré ne serait-ce qu’une seule fois dans ces complexes gigantesques que sont les hôpitaux modernes, où des foules anonymes grouillent comme dans d’immenses supermarchés. L’étincelle de vie que l’on prétend y ranimer s’éteint progressivement sous le poids du machinisme, des dossiers, de la bureaucratie qui envahit tout depuis les blocs opératoires jusqu’aux services de distribution des repas. Ce monde se meurt parce que l’âme de l’homme s’y défait et c’est ce que l’on ne voit pas. Le mal ne vient pas d’abord de la société : il est premièrement dans l’homme lui-même, qui ne vit plus de la vraie Vie, et qui aspire à façonner une société en dehors de l’axe de la Création. On veut nous fabriquer un homme artificiel qui sera doté de qualités parfaites, à l’image de ce monde nickelé doit la perfection ressemble à celle des frigidaires et des congélateurs. La réussite suprême, pense-t-on, sera de mettre à la disposition de la société des êtres humains en série, une vie toute faite, sélectionnée au prix d’essais criminels qui auront coûté Dieu sait combien d’autres vies jugées sans valeur pour la société de consommation. Mais il reste une difficulté : les âmes ne peuvent se fabriquer en série, chacune étant absolument unique et irremplaçable parce qu’elle est créée par Dieu, sortie immédiatement de Ses mains, faite à Son image et douée de liberté et d’amour, des qualités qui sont irréductibles à toute espèce de fabrication artificielle. Or c’est par ces qualités justement que s’exprime la vie de l’âme, et c’est pourquoi la société moderne s’acharne à les détruire : parce qu’elles font l’effet d’une anomalie et d’une provocation dans un monde où l’automation et la haine règnent en maîtres.

Le monde moderne souffre d’un mal sans précédent dans l’histoire de l’humanité, auquel Péguy avait déjà donné son nom : la décréation. En un certain sens, la décréation est beaucoup plus grave que le péché, parce qu’elle naît de l’automation, de l’habitude, et que l’habitude est comme réfractaire à la grâce. Tandis que le péché peut devenir le point de faiblesse de l’homme par où la grâce coule. Ecoutons Péguy : « On a vu les jeux incroyables de la grâce et les grâces incroyables de la grâce pénétrer une mauvaise âme et même une âme perverse et on a vu sauver ce qui paraissait perdu. Mais on n’a pas vu mouiller ce qui était verni, on n’a pas vu traverser ce qui était imperméable, on n’a pas vu tremper ce qui était habitué. (…) Ou si l’on veut dans le mécanisme spirituel les pires détresses, bassesses, crimes, turpitudes, le péché même sont précisément les points d’articulation des leviers de la grâce. Par là elle travaille. Par là elle trouve le point qu’il y a dans tout homme pécheur. Par là elle appuie sur ce point douloureux. (…) On n’a pas vu sauver les plus grands habitués par l’articulation de l’habitude, parce que précisément l’habitude est celle qui n’a pas d’articulation. » (Note conjointe sur M. Descartes…).

Or, c’est cette articulation qui est le cœur, l’essence même de la chrétienté : « Le pécheur et le saint sont deux pièces essentielles complémentaires, mutuellement complémentaires, qui jouent l’une sur l’autre, et dont l’articulation l’une sur l’autre fait tout le secret de chrétienté. (…) Le pécheur est au cœur même de chrétienté. (…) Quand un homme ne pèche pas, ne peut pas pécher, quand un homme peut commettre un crime sans que ce crime soit un péché, il n’est pas chrétien, c’est alors qu’il n’est pas chrétien, cet homme n’entre pas dans le système de chrétienté. » (Un nouveau théologien…). C’est en cela que la situation du monde moderne paraît absolument nouvelle : tous les autres mondes, même les mondes païens, ont eu le sens du péché, mais notre monde est le premier à s’être dit que l’on pouvait froidement programmer le crime sans que ce crime soit un péché, parce que c’est la science qui le commet, sans impureté grâce à la stérilisation et à l’hygiène modernes.

Ainsi nous habitons dans un monde qui tourne le dos au christianisme, non pas d’abord parce qu’il le combat — les mondes anciens l’ont bien combattu, et ils ont pourtant fini par devenir chrétiens — mais parce qu’il est sans péché. La condition première pour qu’il renaisse à la vraie vie serait qu’il retrouve le sens du péché et qu’il prenne conscience de son état spirituel. Et cela reste toujours possible car le Christ s’est incarné et a versé son Sang pour lui aussi, comme pour les mondes précédents : l’Eglise veille, et tient au creux de ses mains maternelles les eaux du salut car Elle seule est dépositaire de l’Espérance, et l’Espérance est la source éternelle d’où jaillit la Vie. Et c’est encore Péguy qui nous le dit, en quelques lignes d’une résonance particulière dans les temps où nous sommes : « Quand on dit que l’Eglise a reçu les promesses éternelles, qui se rassemblent en une promesse éternelle, il faut entendre rigoureusement par là qu’elle a reçu la promesse qu’elle ne succomberait jamais sous son propre vieillissement, sous son durcissement, sous son raidissement, sous son habitude et sous sa mémoire. (…) Ici apparaît dans un jour nouveau le sens et la force et la destination centrale de cette vertu que nous avons nommée la jeune et l’enfant Espérance. Elle est essentiellement la contre-habitude. Et ainsi elle est diamétralement et axialement et centralement la contre-mort. (…) Elle est la source de vie, car elle est celle qui constamment déshabitue. Elle est le germe de toute naissance spirituelle. Elle est la source et le jaillissement de grâce, car elle est celle qui constamment dévêt de ce revêtement mortel de l’habitude. » (Note conjointe…)

Retrouver la chrétienté, c’est reprendre le chemin de Péguy et remonter avec lui à cette source mystérieuse où lui-même est revenu, la source de toute création charnelle et spirituelle. Parti avec Jeanne d’Arc qui lui avait tendu la main, c’est par une telle opération de ressourcement qu’il a été conduit jusqu’au point d’éclosion de la race : Eve, et jusqu’à ce point de jaillissement de la grâce qu’est l’Espérance. Le monde d’aujourd’hui attend que nous lui montrions le chemin de cette source, et n’est-ce pas déjà une assez belle mission, pour nous qui faisons ce pèlerinage, lorsque nous serons rentrés chez nous ?

Mais faisons bien attention à ceci : une mission d’une telle portée n’a de chance de réussir que si elle respecte cette loi fondamentale de la vie qui consiste à reprendre contact avec la durée par où s’exprime l’ordre vrai de la Création. Entendons-nous bien : un contact qui ne consiste point à rester soigneusement au dehors, mais au contraire à entrer dans cette durée, à nous enfoncer en elle. André Charlier nous en a avertis depuis longtemps : « Pour que le christianisme devînt une vie pour toutes les générations des hommes, il fallait qu’il fût transmis comme un dépôt vivant, c’est-à-dire qu’il fût une vérité totale, définitive, mais tout de même une vérité incarnée dans le temps, soumise donc à un développement nécessaire et découvrant aux hommes sa profondeur selon le rythme du temps. » (Que faut-il dire aux hommes, p. 54)

Laissons parler une dernière fois Péguy, pour finir, mais le Péguy poète, celui du Porche du mystère de la deuxième vertu : « On se demande, on dit : Mais comment que ça se fait Que cette fontaine Espérance éternellement coule, qu’elle jaillit éternellement, qu’elle source éternellement Où cette enfant prend-elle tant d’eau pure et tant d’eau claire. Tant de jaillissement et tant de ressourcement. — Bonnes gens, dit Dieu, ça n’est pas malin. Si c’était avec de l’eau pure qu’elle voulût faire des sources pures, Jamais elle n’en trouverait assez, dans (toute) ma création. Car il n’y en a pas beaucoup. Mais c’est justement avec des eaux mauvaises qu’elle fait ses sources d’eau pure. Et c’est pour cela qu’elle n’en manque jamais. Mais aussi c’est pour cela qu’elle est l’Espérance. Il s’est passé quelque chose pendant cette année du grand Jubilé de l’Incarnation qui vient de s’achever : comme la résurgence d’une source que l’homme était sur le point d’oublier. Il ne nous est pas demandé autre chose que de revenir y puiser, en sachant qu’il n’est point de terre, si remplie d’impuretés et de souillures soit-elle que l’eau de cette source n’arrose sans lui redonner Vie ».

Un moine du Barroux