Tout chrétien est aujourd’hui un soldat du christ, il n’y a plus de chrétien tranquille

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Nous n’allons plus porter le combat chez les Infidèles. Ce sont les infidèles épars, les infidèles communs, diffus ou précis, informes et formels, informes ou formels, généralement répandus, les infidèles de droit commun, et encore plus ce sont les infidélités qui nous ont rapporté le combat chez nous. Le moindre de nous est un soldat. Le moindre de nous est littéralement un croisé

Oui ces modernes ont voulu éliminer d’eux, de leur société, de leur famille, de tout leur être toute substance de chrétienté. Je le sais peut- être, dit-elle,
et si quelqu’un le sait, c’est moi. Mais je sais aussi, dit-elle, que la grâce est insidieuse, que la grâce est retorse et qu’elle est inattendue. Et aussi qu’elle est opiniâtre comme une femme, et comme une femme tenace et comme une femme tenante. Quand on la met à la porte, elle rentre par la fenêtre.

Les hommes que Dieu veut avoir, il les a. Les peuples que Dieu veut avoir, il les a. Les humanités que Dieu veut avoir, il les a. L’humanité que Jésus a voulu avoir, la grâce de Dieu l’a donnée à Jésus. Quand la grâce ne vient pas droit, c’est qu’elle vient de travers. Quand elle ne vient pas à droite, c’est qu’elle vient à gauche. Quand elle ne vient pas droite c’est qu’elle vient courbe, et quand elle ne vient pas courbe c’est quelle vient brisée. Il faut se méfier de la grâce, dit l’histoire. Quand elle veut avoir un être, elle l’a. Quand elle veut avoir une créature, elle l’a. Elle ne prend pas les mêmes chemins que nous. Elle prend les chemins qu’elle veut. Elle ne prend même pas les mêmes chemins qu’elle-même. Elle ne prend jamais deux fois le même chemin. Elle est peut-être libre, dit l’histoire, elle la source de toute liberté.
Quand elle ne vient point par en dessus, c’est qu’elle vient par en dessous; et quand elle ne vient point par le centre, c’est qu’elle vient par la circonférence. Et cette eau de cette source, quand elle ne procède point comme une fontaine jaillissante, comme l’eau d’une fontaine jaillissante, elle peut, si elle veut, procéder comme une eau qui suinte sournoisement par en dessous d’une digue de Loire.

Quand donc je la vois qui filtre, moi l’histoire et la géographie, et quand je la reconnais dois-je donc la méconnaître. Quand la Vertu s’avance vers moi déguisée, fût-ce laïcisée, dois-je méconnaître la Vertu. Tout le monde peut la méconnaître, tout le monde excepté moi. Oui, le monde moderne a tout fait pour proscrire la chrétienté, pour éliminer de soi toute substance, tout atome, toute trace de chrétienté. Mais si je vois une invincible, une insubmersible, une incompressible chrétienté, resourdre d’en dessous, resourdre du pourtour, resourdre de partout, vais-je la méconnaître, parce que moi infirme je n’avais pas calculé d’où elle viendrait; et pour la punir peut-être de ce que je n’avais pas calculé d’où elle viendrait.
Quand l’éternelle source ressort d’une sourde infiltration, vais-je déclarer que je trouve indigne, moi, indigne d’elle qu’elle sorte de là, comme une eau
perdue. Et dois-je m’en réjouir, enfin, ai-je le droit, ai-je la liberté de m’en réjouir. Ou dois-je me contrister, pour plaire à quelques misérables dévots, que Dieu revienne par où je ne l’attendais pas…

… Il serait trop facile de croire, dit-elle, pour plaire à quelques misérables dévots, que Dieu, lui aussi peut-être pour plaire à quelques misérables dévots, va abandonner tout un peuple, et quel peuple et tout un monde, et tout un siècle de ses créatures parce que ces créatures, parce que ce monde parce que ce peuple sont dans le péché de n’être point dans les sacramentelles formes. (Et un peuple couvert par quels patrons). Où est-il dit que Dieu abandonne l’homme dans le péché ?
Il le travaille au contraire. (On pourrait presque dire que c’est là qu’il l’abandonne le moins). Ce peuple achèvera un chemin qu’il n’a pas commencé. Ce siècle,
ce monde, ce peuple arrivera par la route par laquelle il n’est pas parti. Et beaucoup en outre et ainsi se revêtiront, se retrouveront dans les sacramentelles formes.

La situation actuelle de l’Eglise
C’est une question de savoir si nos fidélités modernes, je veux dire nos fidélités chrétiennes baignant dans le monde moderne, assaillies, battues de tous les vents, battues de tant d’épreuves et qui viennent de passer intactes par ces deux siècles d’épreuves intellectuelles, qui viennent de traverser indemnes, inentamées, inaltérées ces deux, ces trois siècles d’épreuves intellectualistes; c’est une grande question que de savoir si nos fidélités, si nos créances
modernes, c’est-à-dire chrétiennes baignant dans le monde moderne, traversant intactes le monde moderne, l’âge moderne, les siècles modernes, les deux et les plusieurs siècles intellectualistes n’en reçoivent pas une singulière beauté, une beauté non encore obtenue, et une singulière grandeur aux yeux
de Dieu. C’est une question éternelle que de savoir si nos saintetés modernes, c’est-à-dire nos saintetés chrétiennes plongeant dans le monde moderne, dans
cette vastatio, dans cet abîme d’incrédulité, d’incréance, d’infidélité du monde moderne, isolées comme des phares qu’assaillirait en vain une mer depuis bientôt trois siècles démontée ne sont pas, ne seraient pas les plus agréables aux yeux de Dieu.


Nolite judicare. Nous ne le jugerons point, et ce n’est pas nous, on l’oublie trop souvent, qui sommes chargés de faire le jugement. Mais sans aller jusqu’aux saints, jusqu’à nos saints modernes, chronologiquement modernes, nous, pécheurs, nous devons éviter de tomber dans l’orgueil. Ce n’est peut-être pas un orgueil que de voir. Ce n’est peut-être pas de l’orgueil. Que de constater autour de nous. Qu’assaillis de toutes parts, éprouvés de toutes parts, nullement ébranlés nos constances modernes, nos fidélités modernes, nos créances modernes, chronologiquement modernes, isolées dans ce monde moderne, battues dans tout un monde, inlassablement assaillies, infatigablement battues, inépuisablement battues des flots et des tempêtes, toujours debout, seules dans tout un monde, debout dans toute une mer inépuisablement démontée, seules dans toute une mer, intactes, entières, jamais, nullement ébranlées, jamais, nullement ébréchées, jamais, nullement entamées, finissent par faire, par constituer, par élever un beau monument à la face de Dieu. A la gloire de Dieu.

Miles Christi, tout chrétien est aujourd’hui un soldat; le soldat du Christ. Il n’y a plus de chrétien tranquille. Ces Croisades que nos pères allaient chercher jusque
sur les terres des Infidèles, non solum in terras Infidelium, sed, ut ita dicam, in terras ipsas infideles, ce sont elles aujourd’hui qui nous ont rejoints au contraire, ce sont elles à présent qui nous ont rejoints, et nous les avons à domicile. Nos fidélités sont des citadelles. Ces croisades qui transportaient des peuples, qui transportaient un continent sur un continent, qui jetaient des continents les uns sur les autres, elles se sont retransportées vers nous, elles ont reflué sur nous, elles sont revenues jusque dans nos maisons. Comme un flot, sous la forme d’un flot d’incrédulité elles ont reflué jusqu’à nous.

Nous n’allons plus porter le combat chez les Infidèles. Ce sont les infidèles épars, les infidèles communs, diffus ou précis, informes et formels, informes ou formels, généralement répandus, les infidèles de droit commun, et encore plus ce sont les infidélités qui nous ont rapporté le combat chez nous. Le moindre de nous est un soldat. Le moindre de nous est littéralement un croisé. Nos pères, comme un flot de peuple, comme un flot d’armée envahissaient des continents infidèles. A présent au contraire c’est le flot d’infidélité au contraire qui tient la mer qui tient la haute mer et qui incessamment nous assaille de toutes parts .

Toutes nos maisons sont des forteresses in periculo maris, au péril de la mer. La guerre sainte est partout. Elle est toujours. C’est pour cela qu’elle n’a plus besoin d’être prêchée nulle part. Je veux dire en un point déterminé. Qu’elle n’a plus besoin d’être prêchée jamais. Je veux dire à un moment déterminé.
C’est elle à présent qui va de soi, qui est de droit, commun. C’est pour cela qu’elle n’a plus besoin d’être décrétée. Elle est toujours. Elle est partout. Ce n’est
plus la guerre de Cent Ans. C’est à l’heure qu’il est une guerre de deux cents ou de cent cinquante et des années. Cette guerre sainte qui autrefois s’avançait
comme un grand flot dont on savait le nom, cette guerre continentale, transcontinentale, que des peuples entiers, que des armées continentales transportaient d’un continent sur l’autre, brisée aujourd’hui, émiettée en mille flots elle vient aujourd’hui battre le seuil de notre porte. Ainsi nous sommes tous des îlots battus d’une incessante tempête et nos maisons sont toutes des forteresses dans la mer. Qu’est-ce à dire, sinon que les vertus qui alors n’étaient requises que d’une certaine fraction de la chrétienté aujourd’hui sont requises de la chrétienté tout entière.


Charles Péguy

Extrait de CLIO
« 2ème cahier de la 13ème série »