VIDÉOFORMATION NDC N°61: COMMENT MIEUX PRIER LE « NOTRE PÈRE » ?

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Entretien avec l’abbé Alban Cras, 
prêtre de la Fraternité Sacerdotale Saint Pierre

Mieux prier le Notre Père

Dans l’évangile selon St Matthieu (Mt 6, 9-13), le Pater se trouve au milieu du Sermon sur la montagne, donc au centre de l’exposé de Jésus sur la Loi nouvelle (chapitres 5 à 7 de Mt). On peut dire qu’il est le cœur de la Loi évangélique. Mais ce cœur a lui-même un cœur : l’étude de sa structure permet de découvrir le milieu de ce milieu. Cependant, ce centre est peu connu, et habituellement on l’ignore, parce qu’on divise le texte en deux parties, la première qui comprend les trois premières demandes (avec le pronom « votre »), la deuxième qui comprend les quatre dernières (avec le pronom « nous »). Les trois premières demandes regardent la piété envers Dieu, et la suite évoque les besoins des hommes. Mais une autre structure semble envisageable.

Une structure concentrique

Selon les pronoms, la quatrième demande (celle du pain) est liée aux trois dernières (en « nous »), mais du point de vue du sens des mots, elle se rattache aux trois premières (les choses bonnes). Le chiffre 7 permet une balance de trois contre trois autour d’un axe, le quatrième verset.
De plus, dans le texte grec, chaque demande commence par le verbe, sauf la demande centrale qui commence par « le pain ». C’est aussi la seule où est demandé un élément matériel, très concret. Surtout, la demande du pain quotidien est celle qui s’accorde le mieux avec le nom de Celui à qui est adressée la prière. En effet, c’est seulement la demande centrale qui appelle le nom de Père : le père donne à ses enfants le pain de chaque jour.

Si on admet cette organisation concentrique, on découvre les liens que peuvent entretenir les demandes qui se correspondent, en miroir, de chaque côté de la demande centrale :
– le saint Nom de Dieu au début s’oppose à celui du « Mauvais » à la fin ;
– le « règne » de Dieu est le contraire de la « tentation » (du « Mauvais »).
– « la volonté » de Dieu, c’est le pardon des offenses.

Le Christ est lumière sur le chemin

La structure du Notre Père à sept demandes ressemble à la forme du chandelier à sept branches, la menorah du Temple de Jérusalem. Le texte qui décrit le mobilier du Temple (Ex 25,10-40), lui aussi un bel exemple de construction concentrique, met en valeur la branche centrale, qui en réalité n’est pas une branche, mais le tronc. Les six branches en sortent, et c’est elle qui assure la cohésion. La comparaison avec le Pater nous invite donc à voir en la demande du pain l’élément fondamental.

Ce chandelier était le symbole de la lumière divine. A côté de lui se trouvait… du pain ! Il était placé en face de la table des pains d’oblation, qui étaient appelés « le pain de la face » (Ex 25,30). Selon la tradition chrétienne, le chandelier et la table des pains sont aussi des figures du Christ, qui est lumière et pain de vie.

C’est donc avec cet arrière-plan qu’il faut prier le Pater : notre Père nous donne la lumière et le pain, c’est-à-dire tout ce qu’il faut à ses enfants pour leur voyage vers lui. Et à travers ces images, c’est son Fils lui-même qu’il nous donne.

Le Christ est nourriture pour la route

Le pain désigne d’abord le pain du corps, c’est-à-dire la nourriture concrète pour vivre, et au-delà tous les biens matériels qui nous sont nécessaires. C’est le pain ordinaire. Mais le pain demandé est aussi le pain de l’âme, c’est-à-dire d’abord la vérité, pour l’intelligence, et la force, pour la volonté.

Plus généralement, ce pain extraordinaire est la grâce. C’est le Pain de Vie (Jn 6), le Pain du Ciel, le pain qui donne la vie éternelle. C’est donc la Sainte Hostie, c’est le Christ lui-même.

Le Grand Prêtre qui nous révèle le Nom de Dieu

Le chandelier du Temple fait penser au Buisson ardent. Or on sait que dans la scène du Buisson ardent, Dieu révèle son Nom (Ex 3,14) : « Je suis celui qui suis ». Mais on peut traduire aussi : « Je suis qui je suis », une réponse très évasive, qui insiste sur le mystère de Dieu.

A l’époque de Notre Seigneur, seul le Grand Prêtre pouvait pénétrer dans le Saint des Saints, une fois par an, le Jour de l’Expiation. Selon une tradition juive, il prononçait alors le Nom de Dieu. A l’époque de Jésus, le nom propre de Dieu n’était pas prononcé habituellement par les Juifs, et il avait un caractère sacré, mystérieux.

Or, quand les Apôtres demandent à Jésus comment prier Dieu, la prière qu’il propose ne contient ni le mot Dieu, ni le Nom propre de Dieu. Mais elle commence par « Pater » : Père. En fait, Jésus nous révèle le vrai nom de Dieu. Et ce faisant, il se désigne lui-même comme le nouveau Grand Prêtre. Désormais, c’est Jésus, Grand Prêtre de la Nouvelle Alliance, qui dirige la prière, et qui nous invite à prononcer le Nom de Dieu : Père. Nous sommes fils dans le Fils. Ce n’est donc pas par hasard que le prologue de l’évangile selon Saint Jean, qui lui aussi est construit de manière concentrique, a pour centre ce verset : « il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu » (Jn 1,12).

Conclusions :

  • –  La quatrième demande est mise en valeur par la structure : c’est le centre du Pater, lui-même centre du Sermon sur la montagne. Elle nous montre que Dieu est notre Père, c’est pourquoi il prend soin de nous et nous donne notre nourriture, le pain.
  • –  Le pain c’est la Bible, que Dieu nous tend généreusement. On dit que l’appétit vient en mangeant : il faut lire la Bible. Comme le montrent les rapprochements avec le chandelier du temple ou le Buisson ardent, il faut lire l’Ancien Testament pour découvrir toutes les richesses du Nouveau Testament.
  • –  Et le pain c’est surtout l’Hostie, le pain super-substantiel, notre aliment le plus essentiel, le Christ lui-même. Selon le Pater, le Christ est notre pain et notre lumière, donc tout ce qu’il nous faut sur le chemin qui conduit à Dieu, dont nous sommes les enfants : « Voyez comme il est grand, l’amour dont le Père nous a comblés : il a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu – et nous le sommes ! » (1 Jn 3,1).

Bibliographie – Pour aller plus loin :

–  Catéchisme de l’Eglise catholique (n°2777-2865), et Catéchisme du Concile de Trente.
–  Benoît XVI, Jésus, tome 1, Flammarion, 2007 (p 151-192).
–  Cardinal Journet, Notre Père qui es aux cieux, Editions St-Augustin, 1997 (retraite prêchée en1947).
–  Pour une étude approfondie : Recherches sur le « Notre Père », thèse de doctorat de l’abbé Jean Carmignac (Letouzey, 1969). Un petit livre en donne l’essentiel : À l’écoute du « Notre Père », (Editions de Paris, 1984).
–  L’analyse rhétorique du Pater est développée dans un article du P. Roland Meynet, disponible sur le site Internet de la revue Studia Rhetorica (n°18, 2014, 28 pages).

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