« Vous courez le beau risque de devenir semblable au Christ, d’être, comme lui, affligé d’une tendance irrépressible à faire de votre vie une offrande d’amour au Père et une source de vie pour vos frères. »
Acte I. Au commencement. Quand Dieu créa le ciel et la terre, la terre, dit l’Écriture, était vide et vague – bref, un chaos, stérile –, mais l’Esprit de Dieu, tel une colombe, planait sur les eaux. Et des eaux fécondées par la chaleur de l’Esprit la vie a jailli, foisonnante, irrévocable (Gn 1, 1-2).
Acte II. La scène est désormais à Nazareth, au jour de l’Annonciation. Ce même Esprit saint, qui est Seigneur et qui donne la vie, étend ses ailes sur la Vierge Marie. La Puissance du Très-Haut la prend sous son ombre (Lc 1, 35). Et, en Marie, la nouvelle Ève, la Mère des vivants, jaillit la Vie en personne. Elle conçoit en son sein Jésus, principe de la création renouvelée, Jésus qu’on appelle le Christ, c’est-dire le Messie, celui qui a reçu l’onction en surabondance, celui dont la sainte humanité, pétrie d’Esprit, devient pour tout homme la source intarissable de la vraie vie.
Acte III. La scène se déplace à Jérusalem. Cinquante jours après Pâques, au matin de la Pentecôte. Jésus ressuscité, Jésus glorifié, Jésus désormais assis à la droite du Père, répand sur les apôtres « ce que le Père a promis » (Lc 24, 49), l’Esprit-Saint. Et cet Esprit qui, dans le sein de Marie, avait formé le corps physique de Jésus, poursuit son œuvre : il forme le Corps mystique de Jésus, c’est-à-dire la sainte Église qui est, selon Bossuet, « Jésus-Christ répandu et communiqué ». Oui, en éclairant les intelligences par la foi, en enflammant les cœurs par la charité, l’Esprit rassemble dans l’unité les enfants de Dieu dispersés. À partir de l’argile de notre pauvre humanité, il pétrit et façonne l’Église, l’Épouse sans tâche ni ride de Jésus-Christ.
Acte IV. À la Messe. Comme l’Esprit autrefois a déployé ses ailes sur les eaux primordiales puis sur Marie, la Terre des vivants, aujourd’hui le prêtre étend les mains sur le pain et sur le vin, et de nouveau le miracle se produit : la vie jaillit. Le pain et le vin deviennent le Corps eucharistique de Jésus. Et tous ceux qui communient à ce Pain vivant deviennent les membres vivants du Corps du Christ. Ils deviennent pour lui, pour le dire avec sainte Elisabeth de la Trinité, « comme une humanité de surcroît, en laquelle Jésus renouvelle tout son mystère ». Ainsi, jour après jour, Messe après Messe, communion après communion, l’eucharistie engendre et fait grandir l’Église. Et voilà pourquoi, je vous trouve bien imprudents, mes amis, de venir ainsi à la Messe ! N’avez-vous pas conscience du danger ? Ne savez-vous pas que la Messe irradie, infiniment plus que Tchernobyl ou Fukushima. En vous approchant de l’eucharistie vous risquez d’être contaminés. Vous êtes menacés de christification aiguë. Vous courez le beau risque de devenir semblable au Christ, d’être, comme lui, affligé d’une tendance irrépressible à faire de votre vie une offrande d’amour au Père et une source de vie pour vos frères.
Acte V. La scène est ici, aujourd’hui, quelque part entre Paris et Chartres. Pèlerins, vous avez invoqué l’Esprit, vous avez préparé vos cœurs par la pénitence à recevoir le Corps du Christ. Tout est prêt pour que vous deveniez maintenant ses apôtres, ses missionnaires, ses témoins jusqu’aux extrémités de la terre. En effet, saint Dominique, dit-on, « estimait qu’il ne serait vraiment membre de Jésus-Christ – c’est-à-dire vraiment chrétien – que le jour où il pourrait se dépenser de toutes ses forces à gagner des âmes, comme le Sauveur de tous, notre Seigneur Jésus-Christ s’était totalement offert pour notre salut ». Car Jésus est venu jeter un feu sur la terre (Lc 12, 49), le feu de l’Esprit, et c’est pourquoi – je le dis tout bas pour m’éviter des ennuis avec la sécurité – vous avez vocation de pyromanes. Le petit feu d’amour que l’Esprit a déjà allumé en vos cœurs doit maintenant s’étendre, dévorer tout autour. À travers votre prière, à travers votre témoignage, le feu de l’Esprit va se communiquer de proche en proche dans votre famille, parmi vos relations, dans la société tout entière. Car le feu ne dit jamais « assez » et la sainte Église doit se dilater jusqu’aux extrémités de la terre.
Et le monde n’attend que ça. Malgré ses errances, terribles, il n’en aspire pas moins à la vie, à la vraie vie. C’est un désir indéracinable que le Créateur a scellé au cœur de l’homme. Aussi, dans une société qui n’est que trop encline à céder aux voix mauvaises, ces voix qui montent des profondeurs obscures de l’homme pécheur, ces voix qui invitent à baisser les bras, à nous abandonner à l’incrédulité, au désespoir, au nihilisme, à la mort en définitive, n’hésitez pas à proclamer haut et fort que Dieu n’a pas fait l’homme pour la mort, que la mort n’est pas le but la vie. Réveillez en vos frères ce désir enfoui de la vraie vie. Dites-leur qu’ils ne sont pas faits pour la mort. Qu’ils ne sont même pas faits pour survivre seulement ou pour vivoter. Nous sommes faits pour vivre à fond, au maximum. Et cette vie-là, elle a un nom. Elle s’appelle la vie éternelle, le bonheur en Dieu. Cette vie-là, amis pèlerins, elle est aujourd’hui entre vos mains.