Rencontre avec Sian Gao, pèlerine et peintre en art sacré
Vous êtes d’origine chinoise et convertie au catholicisme : pourriez-vous nous raconter votre cheminement de foi ? Qu’est-ce qui a été décisif dans votre conversion ?
C’est une longue histoire ! Je suppose qu’elle est à la fois assez typique et un peu inhabituelle. Il y eut de nombreuses causes instrumentales, mais la plus décisive est absolument le Christ Lui-même.
Ma ville natale, Xi’an, est une cité ancienne remplie de hauts lieux religieux historiques : on y trouve partout des monastères et couvents bouddhistes ou taoïstes, et les montagnes alentour sont depuis plus de mille ans un refuge célèbre pour toutes sortes d’ermites. Très tôt, j’ai donc compris qu’il existait quelque chose de plus grand que le monde visible et tangible, sans savoir exactement ce que c’était.
Mon père est bibliothécaire ; j’ai donc passé la majeure partie de mon enfance dans sa bibliothèque. C’est par les livres que ma quête a commencé. J’ai d’abord cherché dans ma propre culture et dans l’histoire chinoise, mais il manquait toujours quelque chose. Ces idées élevées ne correspondaient jamais tout à fait à la réalité. Plus tard, je me suis tournée vers la littérature occidentale : Andersen et Dostoïevski furent ma première rencontre claire avec le christianisme. Tous deux expriment quelque chose de très puissant à travers la souffrance humaine, et cela a profondément marqué mon esprit. C’était attirant mais étranger, et pourtant mystérieusement familier.
Mais ce n’est qu’à l’âge de seize ans que j’ai vécu une rencontre personnelle puissante avec le Christ, à travers des homélies enregistrées d’un célèbre pasteur évangélique chinois, transmises par ma tante, puis grâce aux chrétiens que j’ai rencontrés dans les « églises domestiques » : « Je ne te connaissais que par ouï-dire, mais maintenant mes yeux t’ont vu » (Job 42, 5). Le christianisme est peut-être une religion étrangère, mais le Christ est l’intime le plus profond de chaque croyant ; Il dépasse toutes les différences humaines.
Quand on aime quelqu’un, on veut connaître cette personne, être avec elle, lui faire plaisir. On devient inquiet : est-ce qu’il aime cela ? Est-ce que je fais les choses correctement ? C’est pareil avec Dieu. Celui qui aime Dieu veut naturellement Le connaître et apprendre à L’aimer et Le servir comme il convient.
Ainsi, à dix-sept ans, j’ai profité de mes études à l’étranger pour partir au Canada, pensant découvrir davantage le christianisme en vivant dans un pays chrétien. Bien sûr, en arrivant, j’ai été choquée de constater que « l’Occident » n’était pas aussi chrétien que je l’imaginais.
Pendant des années, je me suis laissée porter par le courant, cherchant seule une manière de vivre ma foi. J’ai essayé beaucoup de choses ; j’ai même invité des missionnaires mormons chez moi. Finalement, je me suis installée dans une communauté chrétienne ultra-progressiste et « woke », satisfaite par leurs cultes hebdomadaires et leurs nombreuses activités bénévoles, au point d’aspirer moi-même au ministère. Mais lorsque le pasteur a commencé à minimiser la Résurrection du Christ afin « d’accommoder » les non-chrétiens présents, mon âme n’a plus trouvé la paix : si le Christ est réduit à un thérapeute, alors pourquoi être chrétien ?
En approfondissant l’histoire et la théologie, je suis tombée sur le catholicisme, dont tout ce que je savais venait jusque-là de la propagande « mainstream » : « des fondamentalistes rétrogrades qui adorent Marie et le pape ». Avec le temps, j’ai ressenti un appel de plus en plus fort vers le catholicisme, mais j’étais encore très attachée à ma congrégation précédente, humainement et socialement. Le catholicisme allait à l’encontre de presque toutes leurs pratiques et le pire, c’est qu’il avait peut-être raison. Alors, comme Jonas dans l’Ancien Testament, pour résister à cet appel intérieur, je suis partie dans un programme de volontariat en Irlande, un pays catholique qui ne l’est plus vraiment. J’espérais qu’en voyant cette religion dans son état de déclin le plus avancé, je reviendrais à la raison.
Malheureusement et heureusement j’ai échoué. Mon séjour en Irlande m’a donné l’élan final vers Rome.
Comme l’a dit l’un de mes anciens professeurs : lorsqu’on reconnaît que l’Église catholique est l’unique véritable Église fondée par le Christ, on a l’obligation morale de s’y convertir. Le reste a suivi naturellement. Je ne dirais pas que ce fut un chemin facile, mais je ne veux pas non plus exagérer les difficultés, car certains ont dû traverser des eaux bien plus agitées pour atteindre le Tibre. Nous l’avons tous fait par amour du Christ.
Pourquoi précisément le catholicisme ? Les mots du cardinal Newman dans Loss and Gain l’expriment parfaitement : « quel réconfort ce serait de savoir, sans le moindre doute, ce qu’il faut croire de Dieu, et comment L’adorer et Lui plaire ».
L’Église catholique seule peut revendiquer cette certitude : soutenue par la foi et la raison, toutes deux enracinées dans sa Tradition, au sens le plus complet du terme. C’est là que les idées métaphysiques trouvent enfin leur harmonie dans le monde matériel, où l’histoire humaine participe à l’histoire du salut. Il reste alors la soumission et la prière. Soyons honnêtes : il y a beaucoup de choses difficiles dans le catholicisme pour une nouvelle convertie. Je ne peux que soumettre ma volonté à la vérité et prier pour que ma raison soit éclairée. Mais, comme le disait encore saint John Henry Newman : « il demeure des questions, mais mille questions ne font pas un doute ». Même si je ne parviens jamais à tout comprendre en cette vie, cela m’est égal : « nous voyons maintenant comme dans un miroir, d’une manière obscure ; mais alors ce sera face à face ».
Aujourd’hui encore, je suis sur ce chemin de conversion, cherchant à connaître et à vivre selon la volonté de Dieu. Il y a eu bien des hauts et des bas au fil des années, mais Dieu a été bon pour moi ; j’ai persévéré dans la foi en m’appuyant entièrement sur Sa miséricorde et sur les prières de Ses fidèles.
Quel rôle l’art a-t-il joué dans votre cheminement spirituel ? Est-ce pour vous une manière de chercher Dieu, de Le comprendre ou d’exprimer votre foi ?
L’art a joué un rôle très important dans mon cheminement de foi ; il a été un instrument par lequel Dieu m’a attirée à Lui.
J’ai reçu une formation en art classique, où l’on considère l’art comme le reflet le plus honnête du monde intérieur d’une personne. Un esprit déséquilibré et troublé ne peut pas produire quelque chose de véritablement universellement beau. Il faut souvent une longue éducation pour apprécier l’art moderne et contemporain, mais même un enfant venu d’un pays lointain peut être touché par les tableaux préraphaélites : ce fut mon cas.
Avant ma conversion au catholicisme, j’étais profondément émue par les peintres du baroque espagnol, surtout El Greco, Murillo et Zurbarán. Non pas tant par leur technique que par cette force vivante, puissante et dynamique présente dans leurs œuvres. En tant que peintre, j’ai naturellement cherché à saisir cette même force intérieure dans mon propre travail. Mais elle ne pouvait être réduite à une simple technique ; j’ai donc commencé à étudier le monde spirituel derrière ces tableaux.
Lorsque j’ai commencé à pratiquer l’art sacré, un de mes professeurs, non croyant, m’a dit : « votre sujet finira par vous dépasser ». Ce fut vrai. Très vite, j’ai compris que tout est instrumental, mon art autant que moi-même, et que la beauté procède de l’unique source véritable de toute beauté : Dieu.
En avançant davantage, je n’ai plus pu me satisfaire de ce médium secondaire. Mon désir intérieur appelait une rencontre plus directe avec le sujet lui-même et avec la beauté en soi. Je me suis donc tournée vers l’étude de la théologie et c’est là où j’en suis aujourd’hui.
Vous êtes attachée à la messe traditionnelle en latin : qu’y trouvez-vous en particulier, et comment nourrit-elle votre vie intérieure ?
Avant tout et essentiellement : elle est christocentrique. Il y a certes une dimension esthétique, mais celle-ci est une conséquence, non la cause. Quand quelque chose est bon, il devient beau et ce bien, c’est Dieu. Dans la messe traditionnelle, il est naturel que la beauté jaillisse d’une liturgie si totalement tournée vers Dieu.
Ensuite, elle est universelle. Dans la messe traditionnelle, la notion de communion devient concrète. Je me souviens d’un prêtre chinois racontant qu’au séminaire mineur, son vieux professeur lui disait fièrement : « il n’y a qu’une seule messe, célébrée dans une seule langue, le latin, et même le pape à Rome célèbre la même messe que nous ici ». C’est bouleversant de penser que, même isolés malgré eux de l’Église universelle, ils trouvent réconfort et communion dans cette liturgie fondamentale.
Quand je voyage, je peux entrer dans n’importe quelle paroisse célébrant la messe traditionnelle, avec mon missel ou une application, et suivre toute la liturgie comme si j’y venais depuis dix ans. Le concept abstrait de « communion » devient alors une réalité tangible.
Il y a aussi une dimension profondément spirituelle. Une moniale chartreuse expliquait qu’elle terminait toujours ses lettres familiales par les mots : « rendez-vous dans l’Eucharistie ». En raison de sa règle et de l’éloignement géographique, elle voyait rarement sa famille. Pourtant, puisque la messe transcende le temps et l’espace, ils pouvaient se retrouver dans le Christ où qu’ils soient. La messe traditionnelle exprime cela avec une solennité toute particulière, surtout au moment de la grande élévation : lorsque toute la création semble suspendue, que Dieu se révèle dans le plus grand des mystères et que le ciel et la terre se rejoignent.
Enfin, elle rend le christianisme plausible dans toute l’existence. Si l’on suit attentivement la liturgie, aussi bien les prières canoniques de la messe que l’office traditionnel, on reçoit peu à peu le sentiment d’un « temps hors du temps » : chaque heure, chaque jour, chaque saison, chaque année porte une signification surnaturelle et poursuit un but. Tout converge vers le Christ, et nous nous orientons vers Lui grâce à cette guidance constante et stable. Ainsi, le temps lui-même devient consacré et presque sacramentel. Cela nous rappelle que nous vivons dans le Christ, que le christianisme n’est pas une activité à temps partiel, limitée au dimanche ou aux grandes fêtes, mais une réalité présente dans chaque seconde et chaque respiration de notre vie. Et cette vie continuera même lorsque notre existence terrestre prendra fin.
Vous participez régulièrement au pèlerinage de Chartres : qu’est-ce qu’il représente pour vous personnellement, et que vous apporte-t-il chaque année ?
En réalité, après ma première marche sous des trombes d’eau, deux amis des chapitres allemands et moi-même, qui marchions tous pour la première fois, nous avions juré de ne jamais recommencer. Une fois dans une vie suffisait largement. Pourtant, l’année suivante, nous nous sommes retrouvés ensemble au campement. Cette année sera notre quatrième pèlerinage
Qu’est-ce qui me ramène sans cesse à Chartres ? D’abord, encore une fois, ce sens très concret de la communion. Une fois par an, des personnes venues du monde entier se rassemblent pour manifester l’espérance, la foi et la charité par leurs actes. Les pèlerins venus de partout font revivre la Chrétienté ou plutôt montrent qu’elle n’a jamais disparu.
La Tradition n’est pas quelque chose qui n’existe que dans les livres ou dans des pièces archéologiques exposées dans des musées. Elle est vivante et en croissance, toujours ancienne et toujours nouvelle, comme l’Église elle-même.
Le pèlerinage porte aussi en lui un esprit missionnaire profondément intériorisé. Parfois, en voyant les longues rangées de drapeaux colorés flotter sous le ciel, je pense à l’un de mes chants préférés qu’on entend parfois pendant la marche : « notre domaine s’étend sur la rive africaine, jusqu’au désert le plus avant », magnifique image du règne du Christ s’étendant sans limite et « les plus fidèles l’ont suivi, s’en sont allés bien loin, bien loin, pour conquérir le fief divin ». Vive le Christ Roi ! Vive Marie Immaculée !